Conversation avec Florence Herbulot

Conversation de novembre 2011

Florence Herbulot est une femme aux multiples talents, à la fois journaliste, navigatrice, régatière et bien évidemment traductrice. Elle a traduit plus d’une centaine de livres, romans et ouvrages techniques, et s’est spécialisée tout naturellement  dans la littérature maritime. Elle est également Présidente du jury du Prix Pierre-François Caillé de la traduction qui récompense un traducteur dont la qualité du travail séduit le jury. 

Si je connaissais son nom grâce à la traduction de Moonfleet, un de mes romans préférés, c’est véritablement avec la saga de Patrick O’Brian que j’ai pris la pleine mesure de l’importance du traducteur. Car si les aventures de Jack Aubrey font maintenant partie de mes livres de chevet (alors que je ne suis pas spécialement amatrice de littérature maritime), c’est aussi bien grâce au talent de l’écrivain qu’à celui de la traductrice. Madame Herbulot a gentiment accepté de répondre à mes questions, j’espère  que cet échange donnera envie aux lectrices et lecteurs de se précipiter sur la saga de Patrick O’Brian. De plus, j’ose espérer (suite à un petit débat sur Babelio) que certains reconnaîtront toute l’importance du travail de traduction en littérature…

1/ Je crois savoir que vous avez d’abord fait de la traduction technique avant de vous lancer dans la littérature. Quels sont les premiers romans que vous avez traduits ? Avez-vous pu les choisir ou vous ont-ils été proposés/imposés par des éditeurs ?

J’ai toujours été traductrice technique ET d’édition (bien plus que littéraire).

Le premier livre que j’ai traduit m’a été confié alors que je n’avais pas terminé mes études à l’ESIT, par un éditeur ami : c’était un ouvrage technique sur le bateau de croisière, et je pense qu’il avait surtout confiance dans mon père, architecte naval, pour m’éviter de dire des bêtises. Les livres suivants sont venus à moi dans la même orientation, tantôt ouvrages techniques, tantôt récits d’aventures maritimes, tours du monde etc.

En dehors de « Défi aux trois caps », de Francis Chichester, pour lequel j’aidû traduire des textes d’époques diverses, le premier ouvrage qu’on peut qualifier de vraiment littéraire a été « La ligne d’ombre » de Joseph Conrad : à l’époque, je collaborais avec Sylvère Monod pour l’édition Pléïade de Conrad. Il s’agissait d’éviter les erreurs techniques dues aux connaissance maritimes insuffisantes des traducteurs d’origine. Et un jour il m’a proposé de retraduire « La ligne d’Ombre », ce qui m’a enchantée.

J’ai aussi travaillé (maii cela n’a rien de maritime !) sur des Essais » de Virginia Woolf, en collaboration avec Claudine Jardin.

2/ A que rythme, traduisez-vous ? combien de pages ou de signes par jour ? Avez-vous des conditions idéales de travail ?

On ne peut pas vraiment fixer un rythme, car tout dépend du texte et de ses difficultés, et des recherches qu’il impose. Il y a toujours des recherches à faire, car il y a de la technique partout.

J’ai l’habitude de dicter mes traductions, de les faire taper et de relire ensuite, à l’écran ou de préférence sur papier. Cela me permet de gagner beaucoup de temps. Et puis l’avantage (immense) est que le texte qui revient ne « m’appartient » pas, je ne l’ai pas encore vu, donc je suis plus facilement critique.

En dictée, je peux travailler 2, 3 heures d’affilée… cela peut correspondre à 10 ou 15 pages. Ensuite, repos ! La journée est faite…

3/ J’ai lu avec intérêt le rapport Assouline sur le métier de traducteur, il semble que cela devienne de plus en plus difficile dans la mesure où les délais de traduction sont raccourcis et les traducteurs moins bien payés et probablement moins compétents. Que pensez-vous de ces changements au sein de la profession ? Cela peut-il être tout de même bénéfique pour les jeunes traducteurs fraichement diplômés ?

Les éditeurs ont toujours tendance à « oublier » la nécessité de traduire le livre qu’ils viennent d’acheter : ils oublient le temps, et aussi le montant. Le traducteur est une sorte de rondelle de caoutchouc qu’on écrase entre le droit d’auteur, la fabrication, la publicité, les remises aux libraires, et, bien sûr, le bénéfice attendu.

Mais je ne pense pas que ce soit nouveau. Le problème s’est toujours posé, et il faut qu’un traducteur se fasse une place, s’impose chez son éditeur, pour pouvoir obtenir des conditions décentes de délai et de rémunération (droit d’auteur second à 1% minimum, et à-valoir à la page correct).

4/ Avec environ 150 livres, dont la moitié environ en littérature (Alexander Kent, Joseph Conrad, Julian Stockwin… et Patrick O’Brian !), j’imagine que vous avez vos préférés ? J’ai lu dans une interview que vous n’aviez pas spécialement aimé Moonfleet mais adoré Jack Aubrey. Etes-vous quelquefois tentée d’améliorer le texte d’un auteur ?
Quel que soit le livre (ou le texte, d’ailleurs), on y entre totalement. Je me souviens d’avoir eu presque le mal de mer en traduisant un ouvrage qui ne parlait que de tempêtes, de violence croissante  (« Navigation par gros temps » d’Adlard Coles). A vous dégoûter de la navigation !

Si l’histoire est belle, prenante, c’est bonheur. Si l’écriture est belle, c’est bonheur encore plus grand. Mais il n’est jamais question de modifier le texte : ce serait une trahison du rôle du traducteur, qui est un passeur, un transmetteur de message. Ce qu’il faut, c’est en tirer le meilleur parti, et c’est parfois difficile, en particulier quand l’auteur se lance dans l’humour : les jeux de mots, c’est ce qu’il y a de plus difficile à traduire.

A côté de ça, j’ai un jour reçu un mot de Patrick O’Brian où il me dit que mes dialogues amoureux sont meilleurs que les siens… pensez si j’ai été fière !

5/ C’est après avoir vu l’excellent film de Peter Weir que j’ai eu envie de me précipiter sur l’oeuvre de Patrick O’Brian. J’ai immédiatement aimé cette saga mais c’est  également grâce à votre traduction. J’ai été particulièrement séduite  par la quantité de domaines abordés par l’écrivain, notamment au travers des passions de Mathurin : zoologie, botanique, etc. Certains passages vous ont-ils posé davantage de difficultés ?

Dans tout roman, la technique est présente, et O’Brian ne faisait pas exception à la règle. J’ai dû faire pas mal de recherches, et heureusement que j’avais beaucoup de documentation dans les divers domaines abordés, sans oublier la musique, et puis la politique et l’espionnage… tout ça en plus de la navigation, des manoeuvres et des combats;

Mais je crois que le plus difficile a été la transposition de ses passages humoristiques, ou de ses blagues, et des à peu près de Jack Aubrey, pour lesquels j’ai dû parfois l’interroger.

Par exemple, dans je ne sais plus quel tome, Maturin, qu’on a déposé sur une petite île, se voit entouré de « bishop snodgrass ». Impossible de trouver ça dans ma documentation, dans toutes les flores possibles… alors j’ai écrit à Patrick O’Brian, qui m’a gentiment répondu : « Oh, ça, je l’ai inventée ! ».

J’ai donc à mon tour « inventé » un nom de plante, la « vermentille mitrée », que vous ne trouverez nulle part ailleurs….

Ce n’est qu’un cas parmi bien d’autres, au moins un ou deux par volume.

6/ J’ai déjà lu, et parfois pas entièrement, d’autres sagas maritimes, mais aucune ne m’a autant frappée que celle d’O’Brian. Non seulement grâce à son tandem de héros, mais aussi pour ce mélange de faits historiques, d’aventures, d’humour. On y trouve même des histoires d’amour ! Il me semble que l’on peut rapprocher par moments l’univers d’O’Brian de celui de Jane Austen -et je pense aussi à Alexandre Dumas… – (les descriptions des usages et convenances, tant au sein de l’Amirauté que dans les familles anglaises, les intrigues amoureuses, même si l’histoire avec l’impétueuse Diana se rapproche plus d’Autant en emporte le vent). Pensez-vous que la saga de Jack Aubrey puisse séduire davantage les lectrices que les autres grandes épopées maritimes ? J’ai échangé quelques mots avec Dominique Le Brun qui lui, justement, ne parvient pas à s’enthousiasmer pour O’Brian.

Je crois que ce qui plaît dans ces livres, c’est justement qu’ils ne sont pas uniquement « maritimes ». Ils abordent tant de sujets divers que chacun peut y trouver son bonheur, peut-être plus que dans un certain nombre d’autres sagas totalement axées sur la marine anglaise de la grande époque, celle de Nelson. Quant à moi, j’ai toujours regretté que ces auteurs n’aient pas réussi à faire se rencontrer leurs différents héros, alors qu’ils naviguent et combattent tous dans les mêmes coins du monde, et sur les mêmes mers. Imaginez une rencontre entre Jack Aubrey et Hornblower, ou Bolitho…

 7/ Pour quel personnage, ou quel roman en particulier (sur les 20 volumes) avez-vous une préférence ? (Pour moi, c’est définitivement Mathurin !) Et qu’avez-vous pensé de l’adaptation de Peter Weir ?

Le film, qui est superbe, n’a pas eu autant de succès auprès du grand public qu’on pouvait l’espérer. C’est sans doute pour cela qu’on n’a pas fait une suite. C’est peut-être parce qu’il s’agit uniquement d’une histoire d’hommes : si Diana était intervenue, les spectatrices (et les spectateurs) moins tournés vers le côté maritime auraient peut-être été plus nombreux, qui sait?

Pour moi, j’aime beaucoup Jack Aubrey, avec son courage, sa naïveté, ses bêtises, et l’évolution psychologique qu’O Brian lui a donnée. Il a plus de chaleur humaine que Mathurin, qui se montre plus intellectuel, malgré une libido de grande activité….

Mais je l’aime quand même !
8/ Enfin, pouvez-vous conseiller quelques unes de vos lectures ou traductions qui puisse évoquer, de près ou de loin, cette formidable saga ?

Les livres de Julian Stockwin que j’ai traduits depuis (la série Kydd) se situent dans la même période, mais avec un point de vue tout à fait différent puisque le héros n’est pas un marin au départ : c’est un jeune homme pris par la presse, jeté à fond de cale, et qui, peu à peu, en vient à aimer la mer, et monte en grade : il deviendra amiral, mais après 14 volumes ! Or je n’en ai traduit que 4, et l’éditeur ne semble pas avoir acheté la suite…. dommage.

Mais si l’on est attiré par ce domaine et cette époque, il y a quantité de séries anglaises disponibles, comme Hornblower, tous les Ramage de Dudley Pope, et bien d’autres. Celle d’Alexander Kent avec son héros Bolitho est publiée en français. J’en ai traduit un, « Cap sur la Gloire », mais je me suis un peu fâchée avec l’éditeur et n’ai pas fait la suite. Tan pis…

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