Grassland de Richard Manning

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Je dois la découverte de ce formidable bouquin à Fabrice Nicolino qui l’avais mentionné dans un de ses billets consacrés à ses lectures. Son très court avis et le sous-titre du livre (the History, Biology, Politics and Promise of the American Prairie) avaient suffi à me convaincre de l’acheter. Et je n’ai vraiment pas regretté.

Pour moi, fan de westerns et de l’histoire de l’Ouest américain, la Grande Prairie est à la fois un écosystème remarquable et un mythe peuplé (dans mes rêves) de bisons et d’Indiens.

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Richard Manning décrit à la fois cet écosystème – et voilà pourquoi j’ai été si longue à terminer le livre, j’ai cherché à identifier et visualiser toutes les espèces d’herbes décrites – son histoire, en remontant assez loin dans le temps, les menaces qui pèsent sur la Prairie et le système politique qui a conduit les fermiers à saccager ce fragile écosystème au fil des décennies.

Savez-vous que Abraham Lincoln est le père de l’agriculture industrielle ? Que les vaches et moutons (mais surtout les vaches) ne sont pas du tout adaptés à la Prairie originelle (c’est crétin d’avoir voulu exterminer tous les bisons…), et qu’un bon brin d’herbe est un brin d’herbe mort (enfin, avalé par une vache…) ?

Manning décrit avec un enthousiasme contagieux les derniers grands espaces où la Prairie est encore visible, parfois parcourue par des bisons et des wapitis (je sais enfin la différence entre elk et moose), et où poussent big bluestem, indian grass, vanilla grass, (vous apprendrez aussi les différences entre short grass et tall grass). Cela a l’air ennuyeux, mais c’est tout le contraire. Car si on connait mal un milieu naturel, on ne peut pas le défendre. La protection de la forêt parait évidente pour beaucoup de citoyens et d’environnementalistes. On crie au scandale dès qu’un arbre est coupé. Et cela est fondé dans la majeure partie des cas. Mais couper un arbre dans la grande prairie, est-ce un crime ? Selon Manning, la prairie est un écosystème aussi valable que la forêt et la multiplicité des espèces d’herbes permet aux espèces animales de coloniser cet habitat, du petit insecte au gros bison. Et de survivre. Remplacer les herbes et plantes d’origine par des espèces invasives ou commerciales (pour les éleveurs, les herbes sauvages ne valent rien) c’est réduire à presque rien la biodiversité de la prairie et condamner à une mort certaine des espèces animales. On apprend en effet que certains herbivores ne peuvent survivre durant les hivers américains si rigoureux, parce que les « nouvelles » herbes ne sont pas nutritives ou sont trop fragiles pour résister au froid.

Today, one can walk a federally managed wildlife refuge on the Missouri breaks of Montana, and although the carved wood sign at th entrance shows an elk, one is far more likely to see cattle on this land. In the Federal region 6, the bureaucratic subdivision that includes Montana, Colorado and Wyoming, there are 109 federal wildlife refuges. Cattle graze on 103 of them.

Le déclin de la Prairie a réellement débuté avec l’arrivée des premiers colons, comme on peut s’en douter, et s’est poursuivie jusqu’au vingtième siècle; Manning revisite quelques épisodes fameux de l’histoire de l’Ouest, la guerre du County Johnson (les grands propriétaires terriens posaient les premières clôtures barbelées pour délimiter leurs terres, au grand dam des petits fermiers), l’apparition des dust bowls dans les années 1930, la plus grande catastrophe écologique du continent, provoquée par le surlabourage des grandes plaines. Ne pas oublier que le barbelé a permis de parcelliser les grands espaces, donc de confiner sur des espaces réduits des troupeaux d’animaux domestiques et de ce fait, d’endommager parfois de manière irréversible, des zones jadis riches en biodiversité.

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In 1915, urged on by cattlemen and sheepmen, the federal government began « predator control » of the western range, an effort that deliberately extirpated wolves in the West. Between 1916 and 1928, federal, state and grazing association agents killed 63 145 animals, including169 bears, 1524 bobcats, 36242 coyotes, 18 mountain lions…

 

En douze chapitres, le lecteur assiste à la mort lente de la Prairie et de ses habitants. On a chassé à outrance le loup, pratiquement exterminé le bison, cantonné les Indiens dans les réserves, et complètement détruit le sol fragile, le sol, cette richesse insoupçonnée. Les fermiers font pâturer des troupeaux d’animaux domestiques qui abîment le sol, plantent des espèces végétales non adaptées qu’il faut aider à pousser, à grand renforts de pesticides et d’engrais chimiques. Et évidemment, l’utilisation de ces énormes tracteurs pour labourer ces terres qui étaient fertiles, pour y semer le maïs, entre autres, a été déterminante dans cette tragédie.

Autre information intéressante, les immenses ranches sont détenus, à une écrasante majorité, non à des familles de riches cow-boys, mais à de grands groupes financiers (avec les conséquences que l’on devine, rentabilité, rentabilité, n’est-ce pas ?). La politique américaine a également fait disparaître les petites exploitations par un savant jeu de dupes. Au fil des ans, on subventionne pour labourer et planter, puis on rachète des terres menacées par le surpâturage et le surlabourage et on subventionne  des fermiers pour planter des herbes indigènes et tâcher de sauver le sol… et on recommence !  Il n’y a donc que les riches pour tirer profit de ce système aberrant. Mais comme en France, la production agricole quand elle est industrialisée, est largement subventionnée…

American agriculture, with all its technology, subsidies and labor, supports a population of 45.5 million cattle in the plains states, the same area that held 50 million bisons without any oh these. In many ways, though, cattle themselves provide a way to hide surplus grain. There is no need to feed grain to grazers.

 

Comme dans tous les pays industrialisés, les fermiers américains plantent des céréales qui nourrissent principalement le bétail. J’ai regretté que Manning ne pousse pas plus loin sa démonstration. Question de culture peut-être. Car le problème à la base de nombreux désastres écologiques dans le monde, est bien l’élevage pour la viande. Et la seule solution est de réduire drastiquement la consommation de viande, mais c’est un sujet visiblement épineux…

 

by Stephen Leahy

by Stephen Leahy

Quoi qu’il en soit, l’ouvrage de Richard Manning est une pépite (écrite en 1995, et oui, déjà…) et qui mériterait bien une traduction française.

Je terminerai mon billet sur une note optimiste. De nombreuses réserves ont été créées pour sauver des pans de Grande Prairie, avec parfois des résultats incertains (dans certaines zones, on permet au bétail de pâturer !!), mais les fondations d’un nouveau mouvement sont posées. Et certains fermiers expérimentent des projets de restauration sur leurs propres ranches, tout comme des groupes écologistes et des associations qui espèrent l’adhésion des populations locales. Un travail de longue haleine certainement mais bien indispensable.

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Catégories : L'Ouest américain | 5 Commentaires

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5 réflexions sur “Grassland de Richard Manning

  1. Je suis cuite! je dois le lire, c’est complètement tout ce que j’aime!

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    • Je m’en doutais 🙂 Vraiment une belle surprise. Et puis le début et la fin, mélancolique, reviennent sur un cerf fugueur, de quoi méditer en plus… Richard Manning a écrit plein d’autres bouquins qui ont l »air intéressants, dont l’un sur la pollution de la Blackfoot river. Aucun traduit bien sûr.

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  2. keisha41

    Je n’avais pas remarqué que c’était en VO (remarque, cela ne m’arrête pas)

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  3. oups… je vais peut-être créer un petit logo pour signaler les lectures en vo…

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  4. Je découvre ton blog via Keisha et plus particulièrement tes billets sur les amérindiens. Je viens de publier un billet sur le livre de Dan O’Brien (buffalo of the Broken Heart) où il aborde aussi la culture intensive qui a détruit le sol fertile des grandes plaines et qui explique comment les bisons en martelant le sol participaient à sa régénération. Le livre est passionnant.
    (http://electrasamazingflyingbooks.blogspot.fr/2015/01/les-bisons-de-broken-heart.html)

    Maintenant j’ai très envie de lire les livres de Manning ! Je note (en vo pas de souci)

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