Conversation avec Pierre Athanaze

pierre athanaze

C’est un grand plaisir d’avoir pu discuter avec l’un de nos naturalistes les plus passionnés, dont la pensée et les connaissances sortent vraiment des sentiers battus. D’ailleurs, vous noterez les références littéraires de Pierre Athanaze (là je m’adresse aux adeptes du Nature Writing :-))

Lire les livres de Pierre et de quelques autres de son acabit vous fait voir la vie autrement, sous des angles insoupçonnés et vous permet d’élargir votre champ de vision. C’est comme ça que je re-découvre la pensée écologiste, en m’éloignant des vieux schémas, en oubliant ce que je croyais savoir et en renonçant à quelques certitudes. Ce que je sais en revanche, c’est que sans la nature, sans les bêtes, nous sommes fichus, condamnés. Faites-vous donc une idée en lisant ce qui suit…

 

source : NABU reports elk recolonization of German woods  freenature.eu

source : NABU reports elk recolonization of German woods
freenature.eu

 

 

Forestier de métier, Pierre Athanaze a été membre du Conseil national de la chasse et de la faune sauvage (CNCFS) et administrateur de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) pendant dix ans. Président de l’Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS), de 2008 à 2014, Président d’Action Nature – France Rewilding, il est aussi membre-fondateur de l’association Forêts Sauvages et coordinateur du groupe Tétras France, porte-parole du collectif Escrinet col libre.
Il est  l’auteur de plusieurs ouvrages dont « Le livre noir de la chasse », « Qui veut la peau du lynx » et est co-auteur de « Les rémanents en foresterie et agriculture : Les branches, matériau d’avenir.

– Qu’est-ce qui t’as donné le déclic pour créer des réserves de protection intégrale ?

La politique des aires protégées est en panne en France. Elle avait déjà mal démarré à la création des parcs nationaux puisque l’état qui les gère n’est pas propriétaire du foncier. Du coup, de nombreux usages qui se pratiquaient avant le classement ont perduré notamment l’agriculture. On arrive alors au paradoxe suivant : régulièrement, le Parc National de la Vanoise capture des marmottes pour les déplacer car les terriers des rongeurs seraient cause d’accidents pour les vaches ! En 2004 dans le Parc National des Ecrins, des pilules contraceptives ont même été administrées aux marmottes !

La loi Giran (2006) sur les Parcs Nationaux n’a fait qu’empirer la dérive de ces espaces protégés en donnant une plus grande représentativité aux élus locaux, les transformant un peu plus en super parcs régionaux !

Parmi les usages les plus courants dans les Parcs Nationaux et Réserves Naturelles, il y a la chasse et l’exploitation forestière. On notera que dans l’intégralité des Parcs Nationaux, il y a de l’exploitation forestière, c’est aussi le cas dans la quasi-totalité des réserves naturelles. Pour la chasse, elle est autorisée dans 70% des Réserves Naturelles et déjà dans 4 Parcs Nationaux sur 10. Dans le Parc National des Calanques, le dernier-né de nos parcs, les chasseurs ont même le droit d’y pratiquer la chasse à la glu, et de lâchers des faisans ou perdrix avant leur partie de chasse en zone cœur !
Dernier point, le Grenelle de l’Environnement avait prévu de doubler la surface des aires protégées qui représente moins de 1% du territoire national. S’était en 2009. Aujourd’hui, il n’y a pratiquement eut aucune création de réserves naturelles ou Parc Nationaux. Une fois de plus les engagements du Grenelle n’ont pas été tenus.

C’est pour cela que j’ai imaginé une initiative citoyenne pour créer de véritables aires protégées, où le foncier serait maitrisé, la chasse, la pêche et le bucheronnage interdits. Il est primordial que dès le projet d’acquisition, le financement soit totalement assuré par les adhérents et donateurs, y compris des aides de la part de fondations privées. Dès que des subventions publiques sont données, le financeur exige des compromis dans la gestion de l’espace. Avec l’achat du domaine du Grand Barry (Drome), nous avons démontré que nous étions capable en quelques semaines de mobiliser quelques 150 000 euros. Nos donateurs ont été séduits par le projet. Et chaque visite sur place que se soit avec les donateurs ou avec les médias, a été source d’émerveillement, ce qui nous a permis de réunir à nouveau des fonds pour agrandir cette réserve.

Afin de garantir la pérennité de la gestion, en libre évolution il va sans dire, une charte a été élaborée et votée en assemblée générale. Et pour se prémunir des mauvais imitateurs, le nom de Réserve de Vie Sauvage a été déposé. Nous avons alors eu le bonheur de voir deux grands donateurs nous offrir deux magnifiques domaines, un en Bretagne, l’autre en vallée du Rhône dans la Drome.

Les Réserves de Vie Sauvage sont pour moi une très grande fierté. Et je l’ai été d’autant plus que Rewilding Europe nous a contacté Gilbert Cochet et moi pour participer à cet immense projet d’accompagnement du réensauvagemnet de l’Europe. Nous avons alors fait inscrire les deux Réserves de Vie Sauvage (Grand Barry et Trégor) au sein du réseau des réserves Rewilding Europe. Ainsi, « nos » réserves sont devenues les deux premiers sites labélisés Rewilding Europe en France.

– Dans le livre tu évoques souvent des auteurs ou modèles américains, comme Aldo Leopold, pourquoi la France est-elle à ce point en retard ?

Je ne suis nullement un inconditionnel des Etas Unis, mais ce pays a accueilli de formidables pionniers de la protection de la Nature. A la fin du XIXème siècle John Muir, fils d’immigrant écossais arpentait les vastes espaces américains en dénonçant, déjà, la destruction des milieux naturels. C’est lui qui en 1892 a créé la première association de protection de la nature au monde : le Sierra Club. Il faut absolument lire « Un été dans la Sierra » et « Célébrations de la nature ».

source : European wolf interacting with European brown bear in Kuhmo, Finland. Staffan Widstrand/ Wild Wonders of Europe

source : European wolf interacting with European brown bear in Kuhmo, Finland.
Staffan Widstrand/ Wild Wonders of Europe

Aldo Léopold qui était à la fois chasseur et forestier s’est mis à dos ces deux corporations en demandant la réintroduction du loup pour retrouver un équilibre des écosystèmes. Cela au milieu du XXème siècle. Mais il aura fallu attendre 1995 pour que cette réintroduction ait lieu dans le Parc National du Yellowstone. Cette opération fut un tel succès qu’elle est devenue une référence.

Ces deux grands personnages, mais aussi quelques grands écrivains, sont à l’origine de toute une culture nord américaine du wilderness qui nous a donné des penseurs activistes comme Edward Abbey, Dave Forman ou Doug Peacock. Il est bien sûr évident que ces militants ont eut une très grande influence sur mon approche de la protection de la nature.

Si les autres pays européens ont été très influencés par ce modèle américain dans leur approche de la protection de la nature, la France elle est resté figée dans une idolâtrie de l’agriculture qui veut que l’homme, ses cultures ou ses troupeaux soient présents partout, quitte à engloutir chaque année des millions d’euros en pure perte, afin d’éviter que la nature ne reprenne ses droits sur quelques parcelles. Ainsi des régions de Roumanie, d’Espagne, d’Allemagne ou des Pays Bas valorisent, y compris économiquement, de vastes espaces en les rendant à la nature. Pendant ce temps, en France, sous l’impulsion des organisations agricoles, nos élus et pouvoirs publics investissent en pure perte des sommes considérables pour tenter de maintenir une pseudo-agriculture qui de toute façon est condamnée à disparaitre lors de la révision prochaine de la PAC. Nous aurons alors non seulement pris un retard considérable sur nos voisins, mais laisserons sur le carreau de nombreux agriculteurs qui n’auront pas eut le temps de se réorienter sur d’autres activités.

– Je me trompe peut-être, mais ces initiatives que tu cites dans ton livre (celles de Forêts Sauvages mais aussi Arthen, etc.) semblent un peu isolées. Pourquoi les associations françaises ou autres acteurs de l’écologie ne semblent pas s’y intéresser davantage ?

Dans les associations de protection de la nature française, on a aussi, culturellement, une certaine « dévotion » à l’agriculture et aux milieux ouverts qu’elle engendre. Combien de fois ne lit-on pas, ou n’entend-on pas des « naturalistes » se plaindre de « la fermeture des milieux » qui feraient disparaitre tels ou tels espèces d’orchidées, de fauvettes ou de sauterelles ? En fait, le naturaliste est comme le grand public, il a peur de quitter ce qu’il a toujours connu. Ainsi, lors de la construction de barrage, systématiquement, et d’aussi loin que remonte l’industrie hydrographique, on voit que les populations riveraines, comme les pêcheurs ou les naturalistes, sont contre cet aménagement qui détruira les fonctionnalités de la rivière ou du fleuve. Mais quelques décennies plus tard, lorsqu’on souhaite procéder à l’effacement de ce même barrage, les mêmes riverains, pêcheurs et naturalistes y seront opposés car ils perdront le paysage qu’ils ont toujours connu, les poissons « blancs » qu’ils ont toujours pêché ou les canards qu’ils venaient observer chaque hiver…
J’ai également entendu à plusieurs reprises des responsables associatifs se plaindre du surcroît d’activité cela entrainait pour eux, et des conflits avec les organisations agricole lors du retour du loup ou du lynx…

Ce n’est pas la seule raison de la « timidité » des associations de protection de la nature. Les difficultés qu’elles rencontrent, de plus en plus importantes, concernent leur financement. Paradoxalement, ce sont des associations comme Action Nature – Rewilding France, l’ASPAS ou Forêts Sauvages, qui ne touchent pas un seul centime de subvention qui peuvent se permettre d’acheter du foncier. Alors que les associations subventionnées, voire très subventionnées, ne le peuvent pas même si elles le désiraient. Car elles sont tenues par de telles contraintes que pour pouvoir bénéficier de l’argent public accordé par telles ou telles collectivités ou administrations, elles passent une grande partie de leur temps et de leur énergie à réaliser des études, commandes ou actions dont elles ne maitrisent pas la finalité. Si leur « chiffre d’affaire » est quelquefois impressionnant, il ne reflète ni leur puissance ni leur richesse. Par contre des associations qui paraissent plus modestes, en nombre de salariés au moins, et qui ont fait le choix d’une totale indépendance financière sont en capacité d’acheter des domaines pour les mettre en réserve. C’est l’un des paradoxes du paysage associatif français.

 

– Enfin, je ne peux m’empêcher d’être pessimiste sur la création de ces lieux, notamment en raison d’une urbanisation rampante (je vis et travaille en zone rurale, construire est l’obsession des élus locaux), sur presque tout le territoire mais aussi en raison de l’opposition d’un certain monde agricole comme l’illustre malheureusement le dossier « prédateurs ». De quels leviers dispose-t-on pour inciter citoyens, décideurs et élus locaux à accepter et conserver ces zones sauvages ? Et sinon, peut-on se satisfaire de ces seules initiatives privées ?

L’état des espèces et des milieux naturels n’est pas dans une courbe constante. Si certaines espèces se portent mieux, d’autres ont des effectifs en chute libre, voire disparaissent. Il en est de même des milieux naturels. Si pendant quelques décennies, nous avons pu constater un retour de la forêt, il ne faut pas oublier qu’au cours de la même époque les forêts alluviales ont perdu 90% de leur superficie en Europe !
Et si l’étalement urbain, tout comme la prolifération des infrastructures linéaires (autoroutes, LGV…) continuent de dévorer le territoire, de nombreux espaces sont revenus à la nature suite à la déprise agricole de la fin du XIXème siècle et de début du XXème. Aussi, nous nous retrouvons dans un pays qui a des espaces et une densité de population beaucoup plus faible que l’Allemagne ou l’Italie. Ce qui manque à la nature en France, n’est pas du territoire mais de l’espace dans l’esprit des gens. Comment expliquer que l’Allemagne, un pays beaucoup plus petit que la France et avec une densité de population pratiquement double de la nôtre, voit un retour du loup plus avancé que chez nous, et sans que cela ne pose de problème. Que ce même pays ait entrepris la réintroduction du bison et accompagne le retour naturel de l’élan ! En Italie, avec une densité de population très forte, il y a 3 populations d’ours (Abruzzes, Frioul et Trentin) dont une qui est le résultat d’un renforcement de population qui est un véritable succès. Ce même pays envisage de réintroduire le bison.
Il serait trop simple, et désespérant de considérer que nous ne pouvons rien faire contre les lobbys du BTP, de la chasse ou de l’agriculture, comme devant le manque de conscience écologique de nos élus. Nous pouvons et nous devons faire évoluer les mentalités. C’est en tout cas pour ça que des associations comme Action Nature – Rewilding Europe, Forêts Sauvages ou AVES France se mobilisent. Plus ces associations auront d’adhérents et de donateurs, plus nous pourrons faire évoluer les mentalités. Car c’est par là qu’il nous faut commencer.

 

Conclusion de Folfaerie : Le retour de la nature est le premier livre français consacré au réensauvagement, ou rewilding. J’espère qu’il y en aura d’autres.

 

A lire, cet  article du Guardin sur le rewilding, notamment en Ecosse.

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Catégories : Conversations autour d'une tasse de thé...bio | 2 Commentaires

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2 réflexions sur “Conversation avec Pierre Athanaze

  1. keisha41

    Pfff, fort heureusement il cite des gens que j’ai déjà lus, sinon..; ^_^
    Quoi tu n’as pas encore lu Pélerinage à Tinker Creek?

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    • Il est toujours sur ma table de chevet, j’en ai une dizaine en attente, c’est affreux !
      Sinon, Pierre parle de Dave Foreman, je vais l’acheter en anglais celui-là.

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