Conversations autour d’une tasse de thé…bio

Conversation avec Pierre Athanaze

pierre athanaze

C’est un grand plaisir d’avoir pu discuter avec l’un de nos naturalistes les plus passionnés, dont la pensée et les connaissances sortent vraiment des sentiers battus. D’ailleurs, vous noterez les références littéraires de Pierre Athanaze (là je m’adresse aux adeptes du Nature Writing :-))

Lire les livres de Pierre et de quelques autres de son acabit vous fait voir la vie autrement, sous des angles insoupçonnés et vous permet d’élargir votre champ de vision. C’est comme ça que je re-découvre la pensée écologiste, en m’éloignant des vieux schémas, en oubliant ce que je croyais savoir et en renonçant à quelques certitudes. Ce que je sais en revanche, c’est que sans la nature, sans les bêtes, nous sommes fichus, condamnés. Faites-vous donc une idée en lisant ce qui suit…

 

source : NABU reports elk recolonization of German woods  freenature.eu

source : NABU reports elk recolonization of German woods
freenature.eu

 

 

Forestier de métier, Pierre Athanaze a été membre du Conseil national de la chasse et de la faune sauvage (CNCFS) et administrateur de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) pendant dix ans. Président de l’Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS), de 2008 à 2014, Président d’Action Nature – France Rewilding, il est aussi membre-fondateur de l’association Forêts Sauvages et coordinateur du groupe Tétras France, porte-parole du collectif Escrinet col libre.
Il est  l’auteur de plusieurs ouvrages dont « Le livre noir de la chasse », « Qui veut la peau du lynx » et est co-auteur de « Les rémanents en foresterie et agriculture : Les branches, matériau d’avenir.

– Qu’est-ce qui t’as donné le déclic pour créer des réserves de protection intégrale ?

La politique des aires protégées est en panne en France. Elle avait déjà mal démarré à la création des parcs nationaux puisque l’état qui les gère n’est pas propriétaire du foncier. Du coup, de nombreux usages qui se pratiquaient avant le classement ont perduré notamment l’agriculture. On arrive alors au paradoxe suivant : régulièrement, le Parc National de la Vanoise capture des marmottes pour les déplacer car les terriers des rongeurs seraient cause d’accidents pour les vaches ! En 2004 dans le Parc National des Ecrins, des pilules contraceptives ont même été administrées aux marmottes !

La loi Giran (2006) sur les Parcs Nationaux n’a fait qu’empirer la dérive de ces espaces protégés en donnant une plus grande représentativité aux élus locaux, les transformant un peu plus en super parcs régionaux !

Parmi les usages les plus courants dans les Parcs Nationaux et Réserves Naturelles, il y a la chasse et l’exploitation forestière. On notera que dans l’intégralité des Parcs Nationaux, il y a de l’exploitation forestière, c’est aussi le cas dans la quasi-totalité des réserves naturelles. Pour la chasse, elle est autorisée dans 70% des Réserves Naturelles et déjà dans 4 Parcs Nationaux sur 10. Dans le Parc National des Calanques, le dernier-né de nos parcs, les chasseurs ont même le droit d’y pratiquer la chasse à la glu, et de lâchers des faisans ou perdrix avant leur partie de chasse en zone cœur !
Dernier point, le Grenelle de l’Environnement avait prévu de doubler la surface des aires protégées qui représente moins de 1% du territoire national. S’était en 2009. Aujourd’hui, il n’y a pratiquement eut aucune création de réserves naturelles ou Parc Nationaux. Une fois de plus les engagements du Grenelle n’ont pas été tenus.

C’est pour cela que j’ai imaginé une initiative citoyenne pour créer de véritables aires protégées, où le foncier serait maitrisé, la chasse, la pêche et le bucheronnage interdits. Il est primordial que dès le projet d’acquisition, le financement soit totalement assuré par les adhérents et donateurs, y compris des aides de la part de fondations privées. Dès que des subventions publiques sont données, le financeur exige des compromis dans la gestion de l’espace. Avec l’achat du domaine du Grand Barry (Drome), nous avons démontré que nous étions capable en quelques semaines de mobiliser quelques 150 000 euros. Nos donateurs ont été séduits par le projet. Et chaque visite sur place que se soit avec les donateurs ou avec les médias, a été source d’émerveillement, ce qui nous a permis de réunir à nouveau des fonds pour agrandir cette réserve.

Afin de garantir la pérennité de la gestion, en libre évolution il va sans dire, une charte a été élaborée et votée en assemblée générale. Et pour se prémunir des mauvais imitateurs, le nom de Réserve de Vie Sauvage a été déposé. Nous avons alors eu le bonheur de voir deux grands donateurs nous offrir deux magnifiques domaines, un en Bretagne, l’autre en vallée du Rhône dans la Drome.

Les Réserves de Vie Sauvage sont pour moi une très grande fierté. Et je l’ai été d’autant plus que Rewilding Europe nous a contacté Gilbert Cochet et moi pour participer à cet immense projet d’accompagnement du réensauvagemnet de l’Europe. Nous avons alors fait inscrire les deux Réserves de Vie Sauvage (Grand Barry et Trégor) au sein du réseau des réserves Rewilding Europe. Ainsi, « nos » réserves sont devenues les deux premiers sites labélisés Rewilding Europe en France.

– Dans le livre tu évoques souvent des auteurs ou modèles américains, comme Aldo Leopold, pourquoi la France est-elle à ce point en retard ?

Je ne suis nullement un inconditionnel des Etas Unis, mais ce pays a accueilli de formidables pionniers de la protection de la Nature. A la fin du XIXème siècle John Muir, fils d’immigrant écossais arpentait les vastes espaces américains en dénonçant, déjà, la destruction des milieux naturels. C’est lui qui en 1892 a créé la première association de protection de la nature au monde : le Sierra Club. Il faut absolument lire « Un été dans la Sierra » et « Célébrations de la nature ».

source : European wolf interacting with European brown bear in Kuhmo, Finland. Staffan Widstrand/ Wild Wonders of Europe

source : European wolf interacting with European brown bear in Kuhmo, Finland.
Staffan Widstrand/ Wild Wonders of Europe

Aldo Léopold qui était à la fois chasseur et forestier s’est mis à dos ces deux corporations en demandant la réintroduction du loup pour retrouver un équilibre des écosystèmes. Cela au milieu du XXème siècle. Mais il aura fallu attendre 1995 pour que cette réintroduction ait lieu dans le Parc National du Yellowstone. Cette opération fut un tel succès qu’elle est devenue une référence.

Ces deux grands personnages, mais aussi quelques grands écrivains, sont à l’origine de toute une culture nord américaine du wilderness qui nous a donné des penseurs activistes comme Edward Abbey, Dave Forman ou Doug Peacock. Il est bien sûr évident que ces militants ont eut une très grande influence sur mon approche de la protection de la nature.

Si les autres pays européens ont été très influencés par ce modèle américain dans leur approche de la protection de la nature, la France elle est resté figée dans une idolâtrie de l’agriculture qui veut que l’homme, ses cultures ou ses troupeaux soient présents partout, quitte à engloutir chaque année des millions d’euros en pure perte, afin d’éviter que la nature ne reprenne ses droits sur quelques parcelles. Ainsi des régions de Roumanie, d’Espagne, d’Allemagne ou des Pays Bas valorisent, y compris économiquement, de vastes espaces en les rendant à la nature. Pendant ce temps, en France, sous l’impulsion des organisations agricoles, nos élus et pouvoirs publics investissent en pure perte des sommes considérables pour tenter de maintenir une pseudo-agriculture qui de toute façon est condamnée à disparaitre lors de la révision prochaine de la PAC. Nous aurons alors non seulement pris un retard considérable sur nos voisins, mais laisserons sur le carreau de nombreux agriculteurs qui n’auront pas eut le temps de se réorienter sur d’autres activités.

– Je me trompe peut-être, mais ces initiatives que tu cites dans ton livre (celles de Forêts Sauvages mais aussi Arthen, etc.) semblent un peu isolées. Pourquoi les associations françaises ou autres acteurs de l’écologie ne semblent pas s’y intéresser davantage ?

Dans les associations de protection de la nature française, on a aussi, culturellement, une certaine « dévotion » à l’agriculture et aux milieux ouverts qu’elle engendre. Combien de fois ne lit-on pas, ou n’entend-on pas des « naturalistes » se plaindre de « la fermeture des milieux » qui feraient disparaitre tels ou tels espèces d’orchidées, de fauvettes ou de sauterelles ? En fait, le naturaliste est comme le grand public, il a peur de quitter ce qu’il a toujours connu. Ainsi, lors de la construction de barrage, systématiquement, et d’aussi loin que remonte l’industrie hydrographique, on voit que les populations riveraines, comme les pêcheurs ou les naturalistes, sont contre cet aménagement qui détruira les fonctionnalités de la rivière ou du fleuve. Mais quelques décennies plus tard, lorsqu’on souhaite procéder à l’effacement de ce même barrage, les mêmes riverains, pêcheurs et naturalistes y seront opposés car ils perdront le paysage qu’ils ont toujours connu, les poissons « blancs » qu’ils ont toujours pêché ou les canards qu’ils venaient observer chaque hiver…
J’ai également entendu à plusieurs reprises des responsables associatifs se plaindre du surcroît d’activité cela entrainait pour eux, et des conflits avec les organisations agricole lors du retour du loup ou du lynx…

Ce n’est pas la seule raison de la « timidité » des associations de protection de la nature. Les difficultés qu’elles rencontrent, de plus en plus importantes, concernent leur financement. Paradoxalement, ce sont des associations comme Action Nature – Rewilding France, l’ASPAS ou Forêts Sauvages, qui ne touchent pas un seul centime de subvention qui peuvent se permettre d’acheter du foncier. Alors que les associations subventionnées, voire très subventionnées, ne le peuvent pas même si elles le désiraient. Car elles sont tenues par de telles contraintes que pour pouvoir bénéficier de l’argent public accordé par telles ou telles collectivités ou administrations, elles passent une grande partie de leur temps et de leur énergie à réaliser des études, commandes ou actions dont elles ne maitrisent pas la finalité. Si leur « chiffre d’affaire » est quelquefois impressionnant, il ne reflète ni leur puissance ni leur richesse. Par contre des associations qui paraissent plus modestes, en nombre de salariés au moins, et qui ont fait le choix d’une totale indépendance financière sont en capacité d’acheter des domaines pour les mettre en réserve. C’est l’un des paradoxes du paysage associatif français.

 

– Enfin, je ne peux m’empêcher d’être pessimiste sur la création de ces lieux, notamment en raison d’une urbanisation rampante (je vis et travaille en zone rurale, construire est l’obsession des élus locaux), sur presque tout le territoire mais aussi en raison de l’opposition d’un certain monde agricole comme l’illustre malheureusement le dossier « prédateurs ». De quels leviers dispose-t-on pour inciter citoyens, décideurs et élus locaux à accepter et conserver ces zones sauvages ? Et sinon, peut-on se satisfaire de ces seules initiatives privées ?

L’état des espèces et des milieux naturels n’est pas dans une courbe constante. Si certaines espèces se portent mieux, d’autres ont des effectifs en chute libre, voire disparaissent. Il en est de même des milieux naturels. Si pendant quelques décennies, nous avons pu constater un retour de la forêt, il ne faut pas oublier qu’au cours de la même époque les forêts alluviales ont perdu 90% de leur superficie en Europe !
Et si l’étalement urbain, tout comme la prolifération des infrastructures linéaires (autoroutes, LGV…) continuent de dévorer le territoire, de nombreux espaces sont revenus à la nature suite à la déprise agricole de la fin du XIXème siècle et de début du XXème. Aussi, nous nous retrouvons dans un pays qui a des espaces et une densité de population beaucoup plus faible que l’Allemagne ou l’Italie. Ce qui manque à la nature en France, n’est pas du territoire mais de l’espace dans l’esprit des gens. Comment expliquer que l’Allemagne, un pays beaucoup plus petit que la France et avec une densité de population pratiquement double de la nôtre, voit un retour du loup plus avancé que chez nous, et sans que cela ne pose de problème. Que ce même pays ait entrepris la réintroduction du bison et accompagne le retour naturel de l’élan ! En Italie, avec une densité de population très forte, il y a 3 populations d’ours (Abruzzes, Frioul et Trentin) dont une qui est le résultat d’un renforcement de population qui est un véritable succès. Ce même pays envisage de réintroduire le bison.
Il serait trop simple, et désespérant de considérer que nous ne pouvons rien faire contre les lobbys du BTP, de la chasse ou de l’agriculture, comme devant le manque de conscience écologique de nos élus. Nous pouvons et nous devons faire évoluer les mentalités. C’est en tout cas pour ça que des associations comme Action Nature – Rewilding Europe, Forêts Sauvages ou AVES France se mobilisent. Plus ces associations auront d’adhérents et de donateurs, plus nous pourrons faire évoluer les mentalités. Car c’est par là qu’il nous faut commencer.

 

Conclusion de Folfaerie : Le retour de la nature est le premier livre français consacré au réensauvagement, ou rewilding. J’espère qu’il y en aura d’autres.

 

A lire, cet  article du Guardin sur le rewilding, notamment en Ecosse.

Catégories : Conversations autour d'une tasse de thé...bio | 2 Commentaires

Conversation avec Pierre Bondil

Conversation d’octobre 2010

Pierre Bondil est un traducteur fort occupé, ayant traduit plus d’une centaine de romans, essentiellement des polars. Mais pas seulement.

La première fois que j’ai lu son nom c’était sur mon premier Tony Hillerman, le fameux créateur des polars Amérindiens dans lesquels le lecteur suit les enquêtes de Jim Chee et Joe Leaphorn. Pierre Bondil a également traduit l’œuvre de Louis Owens, certains Elmore Leonard (dans ceux que je possède on croise quelquefois des Indiens), les Indiens d’Amérique de George Catlin, Danseur d’herbe de Susan Power, quelques James Doss, et trois livres de photos chez Nathan. A noter, Pierre Bondil a également traduit, bénévolement, une partie des Ecrits de prison de Leonard Peltier, autre ouvrage d’importance si on veut bien comprendre la situation des Amérindiens aujourd’hui.

Enfin, un peu à part, Le journal du Missouri d’Audubon publié chez Payot doit beaucoup à Pierre Bondil qui avait assuré la traduction pour un autre éditeur avant que le texte ne soit finalement remanié…

Je remercie chaleureusement M. Bondil pour sa disponibilité et sa générosité. Il a  répondu longuement à mes questions et son éclairage sur la littérature Amérindienne et la traduction, tâche ô combien épineuse, est véritablement précieux.

J’espère que cette interview et mes modestes billets donneront envie à davantage de lecteurs de se pencher sur ces romans qui méritent d’être très largement connus.

1/ Bonjour M. Bondil. j’ai lu qu’en règle générale vous aviez la chance de choisir les romans que vous traduisez. D’où est venu votre goût pour la littérature Amérindienne et quel est le premier livre sur le sujet que vous avez lu ?
Bonjour. Je ne sais d’où m’est venu ce goût. Mes parents enseignaient l’anglais et parmi les nombreux livres présents chez nous, il y en avait certains, sur les Indiens, en anglais, « Indians of the Americas » de John Collier, « Man’s Rise to Civilization » de Peter Farb, « Bury My Heart at Wounded Knee » de Dee Brown, d’autres aussi sans doute. Le dernier des trois est le seul que j’aie lu, mais assez tard. La réflexion nécessaire pour échapper au romantisme pro cow-boys ou pro Indiens (mes petits soldats étaient des cow-boys, ceux de mon frère des Indiens) et atteindre une certaine prise de conscience, s’est faite petit à petit, surtout influencée par la « réaction » au sein même du cinéma américain, gros pourvoyeur de mensonges : le tout premier film représentatif de ce début de vérité était alors « La Flèche Brisée » de Delmer Daves, puis est venu, en 1964, « Les Cheyennes » de John Ford (apparemment interprétés par des Navajos qui  parlent entre eux en navajo, mais cela est secondaire et je ne le savais pas). Plus tard, « Little Big Man » d’Arthur Penn et les Aventures du lieutenant Blueberry, entre autres, ont achevé d’enfoncer le clou.

Le premier texte traduit que l’on peut rattacher aux Amérindiens (certains s’en offusqueraient, assurément pas la grande majorité des Navajos), presque par hasard, a été « Là où dansent les morts » de Tony Hillerman. Roger Martin, qui était directeur de collection aux Editions Encre (depuis, auteur de BD notamment) m’avait proposé deux romans au choix. Celui de Tony Hillerman m’avait paru infaisable à première lecture mais autrement plus intéressant que l’autre. J’ai dit oui, je me suis accroché et cela m’a entraîné dans beaucoup de recherches.
J’étais bien conscient d’avoir entre les mains un livre important puisque j’ai insisté pour que figure, à la fin, un « glossaire navajo ». L’éditeur ayant fait faillite, la traduction est restée dans mes tiroirs pendant dix-huit mois (de mémoire, et elle est faillible), puis François Guérif a lancé la collection Rivages/Noir, il avait besoin de textes, s’est intéressé à ce même titre et, je crois, c’est l’agent littéraire qui lui a appris qu’une traduction existait déjà. François a demandé qui l’avait faite. Comme c’était lui qui m’avait fait débuter en traduction, quelques années plus tôt, le projet a abouti. Par la suite, grâce à lui, j’ai traduit tous les livres navajo de l’auteur (et quelques autres, non navajo).

2/ Comment avez-vous découvert Louis Owens ? Ses romans sont complexes et ses personnages désenchantés (mon préféré est le chant du loup), je pense qu’il n’a pas l’audience qu’il mérite en France… Aviez-vous pu correspondre avec lui comme vous l’aviez fait avec Tony Hillerman ?

Louis Owens, comme tous les auteurs amérindiens que j’ai traduits, m’a été proposé par Francis Geffard, qui était à l’époque le créateur et responsable de la collection Terre Indienne chez Albin Michel. Nous avions fait connaissance quand lui et le personnel de sa librairie (Millepages, à Vincennes) avaient décerné un de leurs prix à « Porteurs-de-peau » de Tony Hillerman, et nous étions devenus amis.
Francis m’a proposé de traduire « The Sharpest Sight » (« Même la vue la plus perçante ») qui m’a enthousiasmé. C’est, pour moi, le plus abouti de ses cinq romans, celui où l’indianité est la plus présente, la plus forte, la plus respectueuse de ses ancêtres, de l’organisation de leur représentation du monde et de leur pensée. C’est aussi dans ce livre que la problématique des ossements est la plus forte, même si elle est aussi très présente dans « Bone Game » (« Le Joueur des ténèbres ») notamment puisqu’il y est question de l’université de Santa Cruz, en Californie, bâtie sur le site (sacré, il va de soi) d’un lieu de sépulture indien. La puissance des rêves, la présence de personnages surprenants qui sont des représentations dépassant de très loin l’individuel sans jamais sombrer dans le schématisme, la force qui imprègne les lieux, tous ces éléments sont rendus d’une manière extraordinaire mais, de par leur richesse et leur mystère (pour nous, lecteurs modernes d’origine essentiellement européenne), rendent la lecture du livre exigeante. Pour moi, son chef d’oeuvre.
Je sais que vous préférez personnellement « Le Chant du loup », très beau lui aussi en particulier dans son rapport à la nature qui n’a rien de forcé, de romantique ou de « tendance », mais qui, si je voulais caricaturer, se termine un petit peu comme pourrait se clore une aventure de Tintin. « Le Joueur des ténèbres » souffre d’être le troisième titre de l’auteur et de reprendre nombre de thèmes déjà traités en s’appuyant sur une symbolique parfois un peu pesante, mais il s’agit encore d’un très beau roman. Le quatrième, Nightland (« Le Pays des ombres », difficile d’échapper à « Ombre » ou à « Ténèbres » dans les titres de Terre Indienne ou de Terres d’Amérique mais cette responsabilité incombe au directeur de collection, en dernier recours), est un vrai plaisir de lecture qui peut être pris au premier degré, un peu comme un livre d’aventure. Bien sûr, il est beaucoup plus riche que ça, tout en ayant un côté lecture aisée par rapport aux trois précédents. Enfin, le dernier, « Dark River », n’a pas été traduit parce que le responsable de la collection (et je suis totalement d’accord avec lui) a jugé qu’il risquait de ne pas être compris. Dans ce roman, à mon avis, Louis s’est égaré en voulant trop démontrer, et ce qui devrait être lu au deuxième ou au troisième degré (l’histoire se passe dans un parc d’attraction dont le thème est les Indiens) a toutes les chances d’être pris au premier degré par les lecteurs qui y verront une sorte de nouveau « Délivrance » (le film de John Boorman), ce qui, je le crois, n’était pas ce que souhaitait Louis.

Louis Owens, sur « The Sharpest Sight » et les trois romans suivants, est l’un des plus étonnants et des plus riches auteurs américains de la fin du XXème siècle. Je ne dirais cela d’aucun des autres écrivains que j’ai traduits. Mais lui, oui.
Très difficile à lire, très difficile à traduire aussi car il ne voulait rien expliciter, c’était au lecteur de faire l’effort, et même en consentant cet effort, le lecteur ne pouvait parvenir à tout saisir.
Je me souviens d’une intervention de Louis devant les étudiants en traduction de l’Institut Charles V, à Paris, lisant des phrases de l’un de ses livres en reprenant la scansion des vers shakespeariens. Voilà qui m’amène à un autre aspect de votre question. Oui, j’ai correspondu avec lui dans le cadre de mon travail de traducteur, il m’a toujours répondu avec beaucoup d’écoute, de précision et de célérité, même s’il m’a parfois dit : « Voilà la signification, mais elle ne doit pas être explicitée au lecteur ». Débrouille-toi avec ça, mon ami ! Louis a toujours été très amical avec moi lors de ses voyages en France (Paris, Strasbourg), très patient lorsque j’essayais de traduire ses interventions lors des rencontres avec des lecteurs.
Un de mes très beaux souvenir : il avait accepté de nous rejoindre, mes deux enfants et moi, pour manger une pizza sur les Champs Élysées avant d’aller dans un cinéma de cette avenue voir le dernier film réalisé par Clint Eastwood à l’époque, « Les Pleins pouvoirs » avec Gene Hackman (v.o., évidemment). Louis, je crois, avait apprécié la journée. Nous,
cela va sans dire.

3/ Avez-vous la possibilité de proposer des traductions à l’éditeur ?
Je pense à Albin Michel bien sûr, car aucun des recueils de nouvelles de Susan Power n’a été traduit, ou d’autres.

Pour ce qui est de proposer des traductions, oui, c’est toujours possible, mais Francis Geffard, chez Albin Michel, suit de très près ce qui sort aux USA, il y va tous les ans (en terre indienne), prospecte, lit, choisit, noue des contacts, des relations d’amitiés etc. Bref un travail de pro comme peu de directeurs de collection le font. J’ai peu le temps de lire (traduire un livre signifie le lire littéralement entre 7 et 10 fois, cela dépend de sa difficulté, c’est autant de livres que l’on n’a pas le loisir d’ouvrir par ailleurs).
En ce qui concerne Susan Power, son roman, « Danseur d’herbe », est très beau, même si je crois, sans que cela retire quoi que ce soit à sa beauté, que la construction doit énormément à « Love Medicine », de Louise Erdrich, qui lui est au demeurant supérieur. (Je précise que je n’ai pas lu tous les livres de Louise Erdrich, et qu’il est arrivé que certains me tombent des mains… mais « Love Medicine », « L’amour sorcier », est une pure splendeur).
Je n’ai pas lu les recueils de nouvelles de Susan, mais le peu que m’en avait dit Francis Geffard avait suffi à me convaincre, lorsqu’il m’en avait parlé, qu’il était peut-être préférable d’attendre que mûrisse son talent. Et je n’ai jamais eu le temps de me procurer ces recueils.

4/ Est-il plus facile ou plus difficile de traduire la littérature Amérindienne que les polars en tout cas plus classiques ? Je ne pense pas forcément aux noms ou expressions typiques mais surtout à la culture et à la spiritualité : description des cérémonies ou rites, vocabulaire spécialisé (comme les porteurs de peaux)…

Je ne sais. Je dirais, cela dépend de l’écrivain. En littérature amérindienne comme en roman noir. Je ne vois pas en quoi un auteur amérindien serait forcément plus difficile à comprendre ou à rendre que, par exemple, Christopher Cook avec son roman « Voleurs ».
Disons que dans les deux domaines, on risque d’être confronté à la noirceur et au pessimisme. À la boucherie, aussi.
Pour ce qui est de la culture et de la spiritualité indiennes, disons qu’avec internet, et à condition de bien cibler ses sources et de ne pas accepter tout ce qu’on trouve comme vérité première, les recherches sont largement facilitées par rapport à l’époque où j’ai commencé à écumer les bibliothèques pour me renseigner sur les Navajos. Je ne trouvais pas grand- chose et deux sources différentes étaient souvent contradictoires. Il faut dire que les Navajos (et bien d’autres aussi sans doute) s’amusaient beaucoup à raconter n’importe quoi aux apprentis ethnologues, et à leur faire prendre des vessies pour des lanternes. Chez les Hopis, on ne parle pas de ce qui se passe dans la kiva aux gens qui y sont étrangers.
Pour ce qui est des cérémonies et des rites, le plus dur n’est pas tant le vocabulaire que la cérémonie elle-même. Il y a trop souvent interprétation possible et si l’interprétation est erronée, ou si on se laisse aller à la surtraduction, à l’explicitation pour avoir la certitude que le lecteur va comprendre, on risque de commettre des erreurs et de trahir le texte de départ. Et donc la culture dont il est un reflet.
Ce vocabulaire n’existe pas en français, ou c’est celui des ethnologues. Parfois il me convient, parfois non. J’ai, pour chaque roman de Tony Hillerman, rédigé un glossaire approprié au contenu du livre. Par la suite, il m’est arrivé de retrouver des phrases entières de ce glossaire dans des ouvrages « de référence ». Dans ce domaine comme dans bien d’autres (surtout la flore, mais aussi la géographie) il m’arrive d’emprunter à l’anglais, ou à la langue indienne locale, au mexicain etc… question de sonorité, de représentation, aussi ; le terme de « porteur de peau » n’existait pas en français avant ma traduction de « Skinwalkers » : en collant davantage à « walkers », je n’ai pas trouvé de « bonne » solution, je me suis donc écarté du terme indien traduit en anglais pour me concentrer sur un autre aspect, plus descriptif. Dans « Même la vue la plus perçante », l’un de mes problèmes majeurs a été le vague absolu du pronom anglais neutre de la troisième personne du singulier. À quoi pouvaient donc se référer certains de ces « it ». À lecture je n’en savais rien alors que pour l’auteur, comme pour ses lecteurs qui étaient au fait des cultures chocktaw et chickasaw, cela devait être au contraire évident.
Dans tous les cas, plutôt de d’imposer mon interprétation, j’ai contacté l’écrivain et lui ai demandé des précisions. Je me prépare d’ailleurs à déposer des copies de cette correspondance à la Bibliothèque Nationale qui a récemment décidé de s’intéresser de près au travail et aux archives des traducteurs actuels. Y trouveront leur place mes échanges (par lettres, par mails, ou les deux) avec Tony Hillerman, Louis Owens, Susan Power, mais aussi James D. Doss et Abigail Padgett, ainsi que ceux de tous les autres écrivains avec qui j’ai eu l’occasion de travailler, quels que soient leurs domaines de prédilection.

Pour conclure : Espérons que ces correspondances finiront à la BN, une reconnaissance méritée. Aux lecteurs intéressés par la littérature Amérindienne, n’hésitez pas à piocher des idées dans la catégorie du même nom sur mon blog et dans les catalogues suivants : la collection Nuage Rouge des éditions du Rocher, Olivier Delavault éditions, la collection Terre Indienne d’Albin Michel ou encore pour les poches : Rivages/noir, 10×18, Payot et Points.

PS : si vous voulez davantage de renseignements sur les techniques de traduction et le métier de traducteur, allez lire les échanges entre Pierre Bondil et les membres de Livraddict :

http://www.livraddict.com/forum/viewtopic.php?id=3914

Catégories : Conversations autour d'une tasse de thé...bio | Poster un commentaire

Conversation avec Florence Herbulot

Conversation de novembre 2011

Florence Herbulot est une femme aux multiples talents, à la fois journaliste, navigatrice, régatière et bien évidemment traductrice. Elle a traduit plus d’une centaine de livres, romans et ouvrages techniques, et s’est spécialisée tout naturellement  dans la littérature maritime. Elle est également Présidente du jury du Prix Pierre-François Caillé de la traduction qui récompense un traducteur dont la qualité du travail séduit le jury. 

Si je connaissais son nom grâce à la traduction de Moonfleet, un de mes romans préférés, c’est véritablement avec la saga de Patrick O’Brian que j’ai pris la pleine mesure de l’importance du traducteur. Car si les aventures de Jack Aubrey font maintenant partie de mes livres de chevet (alors que je ne suis pas spécialement amatrice de littérature maritime), c’est aussi bien grâce au talent de l’écrivain qu’à celui de la traductrice. Madame Herbulot a gentiment accepté de répondre à mes questions, j’espère  que cet échange donnera envie aux lectrices et lecteurs de se précipiter sur la saga de Patrick O’Brian. De plus, j’ose espérer (suite à un petit débat sur Babelio) que certains reconnaîtront toute l’importance du travail de traduction en littérature…

1/ Je crois savoir que vous avez d’abord fait de la traduction technique avant de vous lancer dans la littérature. Quels sont les premiers romans que vous avez traduits ? Avez-vous pu les choisir ou vous ont-ils été proposés/imposés par des éditeurs ?

J’ai toujours été traductrice technique ET d’édition (bien plus que littéraire).

Le premier livre que j’ai traduit m’a été confié alors que je n’avais pas terminé mes études à l’ESIT, par un éditeur ami : c’était un ouvrage technique sur le bateau de croisière, et je pense qu’il avait surtout confiance dans mon père, architecte naval, pour m’éviter de dire des bêtises. Les livres suivants sont venus à moi dans la même orientation, tantôt ouvrages techniques, tantôt récits d’aventures maritimes, tours du monde etc.

En dehors de « Défi aux trois caps », de Francis Chichester, pour lequel j’aidû traduire des textes d’époques diverses, le premier ouvrage qu’on peut qualifier de vraiment littéraire a été « La ligne d’ombre » de Joseph Conrad : à l’époque, je collaborais avec Sylvère Monod pour l’édition Pléïade de Conrad. Il s’agissait d’éviter les erreurs techniques dues aux connaissance maritimes insuffisantes des traducteurs d’origine. Et un jour il m’a proposé de retraduire « La ligne d’Ombre », ce qui m’a enchantée.

J’ai aussi travaillé (maii cela n’a rien de maritime !) sur des Essais » de Virginia Woolf, en collaboration avec Claudine Jardin.

2/ A que rythme, traduisez-vous ? combien de pages ou de signes par jour ? Avez-vous des conditions idéales de travail ?

On ne peut pas vraiment fixer un rythme, car tout dépend du texte et de ses difficultés, et des recherches qu’il impose. Il y a toujours des recherches à faire, car il y a de la technique partout.

J’ai l’habitude de dicter mes traductions, de les faire taper et de relire ensuite, à l’écran ou de préférence sur papier. Cela me permet de gagner beaucoup de temps. Et puis l’avantage (immense) est que le texte qui revient ne « m’appartient » pas, je ne l’ai pas encore vu, donc je suis plus facilement critique.

En dictée, je peux travailler 2, 3 heures d’affilée… cela peut correspondre à 10 ou 15 pages. Ensuite, repos ! La journée est faite…

3/ J’ai lu avec intérêt le rapport Assouline sur le métier de traducteur, il semble que cela devienne de plus en plus difficile dans la mesure où les délais de traduction sont raccourcis et les traducteurs moins bien payés et probablement moins compétents. Que pensez-vous de ces changements au sein de la profession ? Cela peut-il être tout de même bénéfique pour les jeunes traducteurs fraichement diplômés ?

Les éditeurs ont toujours tendance à « oublier » la nécessité de traduire le livre qu’ils viennent d’acheter : ils oublient le temps, et aussi le montant. Le traducteur est une sorte de rondelle de caoutchouc qu’on écrase entre le droit d’auteur, la fabrication, la publicité, les remises aux libraires, et, bien sûr, le bénéfice attendu.

Mais je ne pense pas que ce soit nouveau. Le problème s’est toujours posé, et il faut qu’un traducteur se fasse une place, s’impose chez son éditeur, pour pouvoir obtenir des conditions décentes de délai et de rémunération (droit d’auteur second à 1% minimum, et à-valoir à la page correct).

4/ Avec environ 150 livres, dont la moitié environ en littérature (Alexander Kent, Joseph Conrad, Julian Stockwin… et Patrick O’Brian !), j’imagine que vous avez vos préférés ? J’ai lu dans une interview que vous n’aviez pas spécialement aimé Moonfleet mais adoré Jack Aubrey. Etes-vous quelquefois tentée d’améliorer le texte d’un auteur ?
Quel que soit le livre (ou le texte, d’ailleurs), on y entre totalement. Je me souviens d’avoir eu presque le mal de mer en traduisant un ouvrage qui ne parlait que de tempêtes, de violence croissante  (« Navigation par gros temps » d’Adlard Coles). A vous dégoûter de la navigation !

Si l’histoire est belle, prenante, c’est bonheur. Si l’écriture est belle, c’est bonheur encore plus grand. Mais il n’est jamais question de modifier le texte : ce serait une trahison du rôle du traducteur, qui est un passeur, un transmetteur de message. Ce qu’il faut, c’est en tirer le meilleur parti, et c’est parfois difficile, en particulier quand l’auteur se lance dans l’humour : les jeux de mots, c’est ce qu’il y a de plus difficile à traduire.

A côté de ça, j’ai un jour reçu un mot de Patrick O’Brian où il me dit que mes dialogues amoureux sont meilleurs que les siens… pensez si j’ai été fière !

5/ C’est après avoir vu l’excellent film de Peter Weir que j’ai eu envie de me précipiter sur l’oeuvre de Patrick O’Brian. J’ai immédiatement aimé cette saga mais c’est  également grâce à votre traduction. J’ai été particulièrement séduite  par la quantité de domaines abordés par l’écrivain, notamment au travers des passions de Mathurin : zoologie, botanique, etc. Certains passages vous ont-ils posé davantage de difficultés ?

Dans tout roman, la technique est présente, et O’Brian ne faisait pas exception à la règle. J’ai dû faire pas mal de recherches, et heureusement que j’avais beaucoup de documentation dans les divers domaines abordés, sans oublier la musique, et puis la politique et l’espionnage… tout ça en plus de la navigation, des manoeuvres et des combats;

Mais je crois que le plus difficile a été la transposition de ses passages humoristiques, ou de ses blagues, et des à peu près de Jack Aubrey, pour lesquels j’ai dû parfois l’interroger.

Par exemple, dans je ne sais plus quel tome, Maturin, qu’on a déposé sur une petite île, se voit entouré de « bishop snodgrass ». Impossible de trouver ça dans ma documentation, dans toutes les flores possibles… alors j’ai écrit à Patrick O’Brian, qui m’a gentiment répondu : « Oh, ça, je l’ai inventée ! ».

J’ai donc à mon tour « inventé » un nom de plante, la « vermentille mitrée », que vous ne trouverez nulle part ailleurs….

Ce n’est qu’un cas parmi bien d’autres, au moins un ou deux par volume.

6/ J’ai déjà lu, et parfois pas entièrement, d’autres sagas maritimes, mais aucune ne m’a autant frappée que celle d’O’Brian. Non seulement grâce à son tandem de héros, mais aussi pour ce mélange de faits historiques, d’aventures, d’humour. On y trouve même des histoires d’amour ! Il me semble que l’on peut rapprocher par moments l’univers d’O’Brian de celui de Jane Austen -et je pense aussi à Alexandre Dumas… – (les descriptions des usages et convenances, tant au sein de l’Amirauté que dans les familles anglaises, les intrigues amoureuses, même si l’histoire avec l’impétueuse Diana se rapproche plus d’Autant en emporte le vent). Pensez-vous que la saga de Jack Aubrey puisse séduire davantage les lectrices que les autres grandes épopées maritimes ? J’ai échangé quelques mots avec Dominique Le Brun qui lui, justement, ne parvient pas à s’enthousiasmer pour O’Brian.

Je crois que ce qui plaît dans ces livres, c’est justement qu’ils ne sont pas uniquement « maritimes ». Ils abordent tant de sujets divers que chacun peut y trouver son bonheur, peut-être plus que dans un certain nombre d’autres sagas totalement axées sur la marine anglaise de la grande époque, celle de Nelson. Quant à moi, j’ai toujours regretté que ces auteurs n’aient pas réussi à faire se rencontrer leurs différents héros, alors qu’ils naviguent et combattent tous dans les mêmes coins du monde, et sur les mêmes mers. Imaginez une rencontre entre Jack Aubrey et Hornblower, ou Bolitho…

 7/ Pour quel personnage, ou quel roman en particulier (sur les 20 volumes) avez-vous une préférence ? (Pour moi, c’est définitivement Mathurin !) Et qu’avez-vous pensé de l’adaptation de Peter Weir ?

Le film, qui est superbe, n’a pas eu autant de succès auprès du grand public qu’on pouvait l’espérer. C’est sans doute pour cela qu’on n’a pas fait une suite. C’est peut-être parce qu’il s’agit uniquement d’une histoire d’hommes : si Diana était intervenue, les spectatrices (et les spectateurs) moins tournés vers le côté maritime auraient peut-être été plus nombreux, qui sait?

Pour moi, j’aime beaucoup Jack Aubrey, avec son courage, sa naïveté, ses bêtises, et l’évolution psychologique qu’O Brian lui a donnée. Il a plus de chaleur humaine que Mathurin, qui se montre plus intellectuel, malgré une libido de grande activité….

Mais je l’aime quand même !
8/ Enfin, pouvez-vous conseiller quelques unes de vos lectures ou traductions qui puisse évoquer, de près ou de loin, cette formidable saga ?

Les livres de Julian Stockwin que j’ai traduits depuis (la série Kydd) se situent dans la même période, mais avec un point de vue tout à fait différent puisque le héros n’est pas un marin au départ : c’est un jeune homme pris par la presse, jeté à fond de cale, et qui, peu à peu, en vient à aimer la mer, et monte en grade : il deviendra amiral, mais après 14 volumes ! Or je n’en ai traduit que 4, et l’éditeur ne semble pas avoir acheté la suite…. dommage.

Mais si l’on est attiré par ce domaine et cette époque, il y a quantité de séries anglaises disponibles, comme Hornblower, tous les Ramage de Dudley Pope, et bien d’autres. Celle d’Alexander Kent avec son héros Bolitho est publiée en français. J’en ai traduit un, « Cap sur la Gloire », mais je me suis un peu fâchée avec l’éditeur et n’ai pas fait la suite. Tan pis…

Catégories : Conversations autour d'une tasse de thé...bio | Poster un commentaire

Conversation avec Anne Struve-Debeaux

Conversation juillet 2012

C’est avec un grand bonheur que j’ai découvert que l’amusant docteur Dolittle allait de nouveau avoir les honneurs d’une traduction française. C’est un personnage de la littérature qui a une grande place dans mes lectures d’enfance. Il était donc logique que j’ai envie de bavarder avec la traductrice de ce merveilleux classique. Je la remercie non seulement pour sa disponibilité et son amabilité  mais aussi pour la richesse de cet échange, passionnant et instructif.Madame Struve-Debeaux est Professeur agrégé de lettres modernes. Docteur ès lettres de l’Université Paris IV-Sorbonne. Qualifiée aux fonctions de maître de conférences (CNU section 9, langue et littérature françaises). Membre titulaire du Centre des Sciences de la Littérature Française (CSLF) de l’Université Paris Ouest – Nanterre-La Défense. Membre associé du Centre de Recherche en Littérature Comparée (CRLC) de l’Université Paris IV-Sorbonne. Membre de l’Association des traducteurs littéraires de France (ATLF). Membre de l’Académie Giraudoux. 

Folfaerie — En examinant votre parcours (vous êtes notamment Membre associé du Centre de Recherche en Littérature Comparée (CRLC)de l’Université Paris IV-Sorbonne et Membre de l’Association des traducteurs littéraires de France), il semble presque naturel que vous traduisiez. Mais comment avez-vous débuté et avec quelle œuvre ?

Anne STRUVE-DEBEAUX — C’est durant mon séjour au Japon, vers 1996, que l’idée de traduire des textes en français m’est venue pour la première fois.

J’étais alors lectrice à l’université, et depuis environ sept ans dans ce pays. Et je sentais qu’au fil des ans, il me devenait de plus en plus difficile d’écrire dans ma propre langue. Je ne pouvais guère la parler qu’avec quelques étudiants en cours, et ma fille, encore toute jeune, à la maison, et je commençais à la perdre – à en perdre peu à peu la structure et la logique. Tous les expatriés connaissent ce problème au bout d’un certain temps. Et dans un pays comme le Japon, où même les lettres de notre alphabet sont à peu près totalement absentes, cette perte est encore plus radicale et plus rapide. J’en étais arrivée à devoir lutter toute une journée, parfois plus, pour écrire un seul paragraphe en français. Et je me suis dit qu’il fallait absolument trouver un moyen de renouer avec la langue française – autrement qu’en écrivant des articles. Par un travail sur la langue même. J’ai alors pensé à la traduction. Je n’avais aucune expérience dans ce domaine, hormis celle, modeste, acquise lors de mes études – lors des exercices de version latine, anglaise ou allemande. Mais la pratique m’en avait toujours plu. J’avais toujours aimé ce travail de transposition et d’adaptation d’une langue à une autre. Et je me suis lancée.

J’ai commencé par des co-traductions du japonais. Un de mes étudiants me donnait le mot à mot, et je travaillais ensuite en m’appuyant sur cette traduction littérale – et ce que je savais de japonais. Nous avons ainsi traduit des textes de poètes contemporains, et des chroniques sur le jazz de Haruki Murakami. J’avançais très lentement. Un vrai travail de fourmi – surtout pour les poèmes. Mais c’était passionnant. Et cela m’apportait ce que j’espérais : la possibilité de reconquérir peu à peu ma langue maternelle. Car le travail de traduction, en littérature, s’il nécessite une bonne compréhension de la langue étrangère que l’on traduit – « la langue source » -, est d’abord un travail sur sa propre langue.

Ces premières traductions sont parues en 1997 dans la revue Europe : dans un numéro comportant une trentaine de pages consacrées à la poésie contemporaine japonaise ; et dans un autre intitulé Jazz et littérature.

Folfaerie — Vous avez donc d’abord traduit du japonais. Qu’est-ce qui vous a poussée finalement à traduire de l’anglais ?

 

Anne STRUVE-DEBEAUX Mon départ du Japon m’a définitivement éloignée de la langue japonaise – que je ne connaissais d’ailleurs qu’imparfaitement, ne l’ayant jamais véritablement étudiée. Je pouvais traduire seule des textes simples, mais dès que cela devenait plus difficile, il me fallait recourir à l’aide d’un co-traducteur. Ce ne pouvait être qu’une activité occasionnelle.

En revanche, l’anglais m’est beaucoup plus familier. Je suis constamment amenée, pour mes recherches, à lire des articles ou des ouvrages en anglais. Je dois aussi, de temps à autre, rédiger des conférences ou des articles en anglais. Et au Japon, il m’est arrivé d’enseigner toute une année la littérature comparée en anglais. Je suis naturellement beaucoup plus à l’aise dans cette langue, que je n’ai jamais cessé de pratiquer – tout au long de mes études, puis, ensuite, dans l’exercice de mon métier.

 

Folfaerie La traduction des Voyages du Docteur Dolittle vous a-t-elle été demandée ou avez-vous proposé ce titre à une maison d’édition ? Si c’est le cas, pourquoi avoir choisi une œuvre de la littérature de jeunesse et Hugh Lofting en particulier ?

 

Anne STRUVE-DEBEAUX   Cette traduction ne m’a pas été demandée, car lorsque l’idée m’en est venue – l’on était alors en mars-avril 2011 – je ne connaissais pas encore les éditions Ipagine : je ne les ai découvertes qu’au moment où j’ai commencé à chercher un éditeur susceptible d’être intéressé par mon projet.

C’est d’ailleurs tout simplement en parcourant des listes de maisons d’édition sur internet, que je les ai trouvées.

Cette maison d’édition m’a d’emblée paru correspondre à ce que je cherchais : elle annonçait une collection dédiée à la littérature anglaise, avait déjà publié quelques titres pour la jeunesse – et sa devise – « Chevauchez les nuages de vos rêves » – était tout à fait compatible avec l’univers de Hugh Lofting.

Outre qu’à ma grande surprise, elle se trouvait tout à côté de chez moi, à un quart d’heure à pied de promenade, ce qui rendait très simple, pour nous, de nous rencontrer…

Les choses se sont faites ensuite très vite, en un jour ou deux, je crois. J’ai pris contact avec l’éditrice, Maude Corrieras. Nous nous sommes retrouvées autour d’une tasse de café, avec des membres de son équipe, le courant est passé, et nous avons décidé de la marche à suivre : un premier envoi correspondant à la première partie de l’ouvrage avant la fin du mois de juin, puis, si cela convenait, le reste avant le 30 septembre.

Quant au choix de Hugh Lofting, il n’a pas non plus été prémédité. Je n’avais pas même l’intention de traduire un livre pour la jeunesse, avant que ce projet ne se forme, ni celle, d’ailleurs, de traduire un quelconque ouvrage à ce moment-là – car j’avais d’autres travaux en cours et songeais à tout autre chose.

C’est un choix qui s’est fait un peu par hasard, et de manière plus intuitive que raisonnée. Par toute une succession de circonstances et d’idées.

On était, comme je l’ai dit, au printemps 2011. Et on venait d’annoncer le décès d’Elisabeth Taylor. J’avais revu Cléopâtre, avec Richard Burton dans le rôle de Marc-Antoine et Rex Harrisson dans celui de César. Puis parcouru la filmographie de Rex Harrisson, et regardé L’Extravagant Docteur Dolittle, que je ne connaissais pas encore – où Rex Harrisson incarne le docteur Dolittle. Et une chose m’étonnait : de ne pas retrouver véritablement, dans le film, les récits de Hugh Lofting que j’avais lus de mon enfance. Je me souvenais très bien de l’évasion de l’otarie Sophie déguisée en femme – comment l’oublier ! – mais nullement du séjour du Docteur sur une île habitée par des Indiens – et encore moins du gigantesque escargot de mer surgi à la fin de l’histoire pour ramener le Docteur dans son Angleterre natale.

Cela m’a intriguée. J’ai repris les livres de mon enfance – c’étaient les trois ouvrages publiés dans la Bibliothèque rose, dans les années 60 – et les ai parcourus, à la recherche des éléments du film que je cherchais. Puis, ne les y trouvant pas, je me suis reportée aux versions originales, en anglais, disponibles sur internet.

Et c’est là que je me suis aperçue que la version publiée dans la Bibliothèque Rose était en fait très incomplète. Pour Les Voyages du Docteur Dolittle, plus précisément, seuls les trois premières parties avaient été traduites – sur un ensemble en comportant six. Et très vite, en lisant le texte intégral en anglais, je me suis dit que ces récits méritaient une nouvelle traduction – une traduction qui permette de les redécouvrir. Ce n’était pas qu’une succession d’épisodes farfelus, sans liens les uns avec les autres et ne débouchant sur aucune fin véritable. Un fil directeur unissait les péripéties, et donnait à l’ensemble toute sa cohérence et sa profondeur.

A quoi il faut ajouter, sans doute, que j’étais parvenue à un moment de ma vie où il m’était devenu possible de m’intéresser au Docteur Dolittle d’une autre manière que lorsque j’étais enfant : comme à une figure du savant et du poète – avec ce qu’ils ont en commun, c’est-à-dire la passion, l’imagination, l’intuition… Une même capacité d’émerveillement, aussi, qui les rapproche du monde de l’enfance, et une même difficulté à se coltiner le réel…

Mais j’aurais pu traduire, il est vrai, comme on me l’a parfois fait remarquer, L’Histoire du docteur Dolittle, qui inaugure la série, plutôt que Les Voyages, qui ne viennent qu’après. J’ai hésité de fait entre les deux livres. Et si je me suis finalement décidée pour Les Voyages, c’est qu’ils m’ont paru d’une plus grande richesse d’imagination et de sens, mieux aboutis, et d’une plus grande maturité. Comme si Hugh Lofting, à partir de ce second livre, était parvenu à mieux cerner les enjeux de son œuvre et les moyens dont il disposait. C’est d’ailleurs ce récit qui a été récompensé par la Médaille Newbery en 1923, l’un des prix les plus prestigieux de la littérature de jeunesse aux Etats-Unis.

Voilà ce qui m’a amenée, je crois, à entreprendre la traduction des Voyages. Mais à la vérité, il est souvent difficile de dire comment une idée vous vient. Cela se fait au travers de toutes sortes de rêveries et de dérives, au travers de toutes sortes de méandres, jusqu’au moment où, finalement, l’idée s’impose dans toute sa nécessité.

Folfaerie— La littérature anglo-saxonne est riche de classiques pour la jeunesse qui peuvent d’ailleurs être aussi bien lus par les adultes. A votre avis, pourquoi certains sont toujours lus et traduits encore aujourd’hui alors que d’autres  sont, au fil des années, publiés puis épuisés, puis retraduits et parfois à nouveau oubliés ? Je pense notamment à Pamela Lyndon Travers et Mary Poppins récemment traduit par les éditions du Rocher (mais la série complète comporte 8 tomes qui ne seront vraisemblablement jamais traduits) ou (même si on s’écarte un peu de la littérature jeunesse), la série des Tarzan d’Edgar Rice Burroughs, aujourd’hui épuisée, entre autres exemples.

 

Anne STRUVE-DEBEAUX   De manière générale, c’est l’ensemble de la littérature de jeunesse de l’entre-deux-guerres – et pas seulement anglo-saxonne – qui, de nos jours, et en France plus particulièrement, souffre d’être plus ou moins ignorée – alors qu’il s’agit d’une production d’une richesse extraordinaire, qui a véritablement renouvelé le genre.

Cela tient sans doute, d’abord, à la rupture radicale qu’a représentée la Seconde Guerre mondiale. Car dans les décennies qui ont suivi la guerre, c’est un monde totalement différent qui s’est peu à peu mis en place, fondé sur d’autres valeurs, d’autres aspirations, et un tout autre imaginaire.

Les ouvrages qui ont le mieux résisté sont peut-être ceux qui semblent les plus détachés de toute référence à l’époque qui les a vus naître. Je pense notamment à Winnie l’Ourson.

Mais les récits les plus ancrés dans la réalité de leur époque d’origine ont eu, c’est certain, plus de difficultés. Ceux, par exemple, figurant, dans la continuité du XIXème siècle, une hiérarchie sociale qui n’a plus vraiment cours, avec maîtres et domestiques. Par exemple la série des Mary Poppins. Ou ceux qui, en s’appuyant sur tout un imaginaire colonial, évoquent des contrées lointaines et exotiques, et posent, d’une manière ou d’une autre, la question du rapport entre nature et culture. On peut songer à la série des Tarzan. Ou, pour une part, à celle des Docteur Dolittle. Tous ces ouvrages, nous les aurions peut-être tout à fait oubliés, si le cinéma ne s’en était emparé.

On le sait, l’auteur qui a largement dominé les années 50-60 a été Enid Blyton – avec ses fameuses séries : Oui-Oui, Le Clan des Sept, Le Club des Cinq… Et l’on mesure tout ce qui sépare sa conception de l’aventure de celle qui a prévalu dans les années 20-30. Dans l’univers d’Enid Blyton, tout se déploie dans les espaces familiers de la vie quotidienne – la maison, le quartier, la pension… Ou non loin de là, le temps de quelques vacances : à la campagne, à une journée de bicyclette, ou sur un îlot, que l’on gagne à la rame. Le mystère, l’étrangeté ne sont plus à l’autre bout du monde – en Afrique, en Amérique latine ou en Asie. Pas de jungle – tout au plus une lande déserte ou une colline isolée. Ni de peuplades primitives. Et si Jo, la petite gitane, est un peu « sauvageonne », elle n’est pas un sauvage.

Les années 90-2000, ensuite, ont aussi contribué à écarter bon nombre d’ouvrages pour la jeunesse nés dans l’entre-deux-guerres. En réorientant la littérature de jeunesse dans une nouvelle direction : celle d’un univers surnaturel peuplé de sorciers et de créatures fabuleuses – vampires, fées et monstres divers – sur fond de conflit entre le bien et le mal. Avec comme précurseur de génie, Tolkien.

Mais il faut préciser que les jeunes lecteurs et le monde de l’édition ne sont les seuls à s’être détournés des ouvrages des années 20-30. Les chercheurs en littérature de jeunesse ont eux-mêmes longtemps délaissé la production de cette période – préférant se consacrer aux auteurs du XIXème siècle – Jules Verne et la comtesse de Ségur en tête – ou aux auteurs contemporains, comme J.K. Rowling. De sorte qu’il existe, de nos jours encore, très peu de spécialistes des écrivains pour la jeunesse de l’entre-deux guerres, même si les choses commencent à évoluer. Parmi les travaux récents ou en cours, l’on peut mentionner l’essai de Mathilde Lévêque Écrire pour la jeunesse en France et en Allemagne dans l’entre-deux-guerres, paru aux Presses universitaires de Rennes (PUR) en 2011 ; ou encore le colloque que nous organisons ensemble, Mathilde Lévêque et moi, à l’université Paris Ouest Nanterre La Défense les 27 et 28 septembre prochains : La littérature pour la jeunesse dans l’entre-deux-guerres : renouveau et mutations, qui, nous l’espérons, débouchera sur une publication riche d’intérêt et de découvertes.

Folfaerie— Dans une interview radio, vous avez évoqué le lien entre les univers de Lofting et Jules Verne. A votre avis, cette comparaison joue-telle en faveur de Lofting pour un éditeur français ?

 

Anne STRUVE-DEBEAUX Il est certain que les voyages du Docteur Dolittle s’inscrivent, pour une part, dans la continuité des Voyages extraordinaires de Verne.

Cette influence est perceptible dans le choix du personnage principal, qui, comme les héros de Jules Verne, est un savant quelque peu excentrique, passionné par l’étude de la nature, et un explorateur intrépide. Mais elle se révèle aussi au travers des aventures mêmes qui nous sont contées. Tantôt de manière diffuse, dans la reprise d’un certain nombre de sujets de prédilection de la fiction vernienne, tels que les îles inexplorées, les volcans, le voyage au pôle, l’observation du ciel ou l’affrontement de conditions météorologiques ou atmosphériques extrêmes… Tantôt de manière plus précise. Par exemple, dans le second volume de la série, Les Voyages du docteur Dolittle, où certains épisodes évoquent irrésistiblement le souvenir de Vingt mille lieues sous les mers : l’on y voit le Docteur Dolittle, comme le capitaine Nemo, traverser la mer des Sargasses, croiser des icebergs scintillants de mille feux, rencontrer un troupeau de baleines, et surtout partir à la découverte des grands fonds sous-marins dans un habitacle transparent.

Et de même, comment ne pas songer à Jules Verne quand, dans Le Docteur sur la lune, nous assistons à l’envol du Docteur et de ses compagnons, puis à leur découverte, du côté de la face cachée de la lune, d’océans et de forêts immenses ? A cela près que Jules Verne se contente de faire tourner ses personnages en orbite autour de la lune, alors que Hugh Lofting, lui, n’hésite pas à débarquer les siens sur le sol même de notre satellite, et à les y faire séjourner de longs mois.

Cependant, je ne pense pas que ces correspondances existant entre les deux auteurs puissent vraiment influencer un éditeur français dans son projet de publier Hugh Lofting. Car les univers de Jules Verne et de Hugh Lofting sont aussi extrêmement différents – Hugh Lofting ne puisant au modèle de la fiction vernienne, que pour mieux, en définitive, en transgresser les codes et les stéréotypes.

On note ainsi, dans les récits de Hugh Lofting, une mise à distance constante de la science et des techniques modernes qui demeure étrangère à l’œuvre de Jules Verne, même si celui-ci ne partageait pas la foi positiviste de son éditeur dans le progrès scientifique. Et, également – ce qui est lié – un brouillage constant du principe de raison. Nul souci d’une quelconque vraisemblance ou rationalité, dans l’univers du docteur Dolittle. Nous entrons dans un monde à part, régi par d’autres lois – un monde où tout devient permis, et qui autorise toutes les libertés, toutes les fantaisies.

Folfaerie— La traduction des Voyages du Docteur Dolittle présente-t-elle des difficultés techniques particulières ?

Anne STRUVE-DEBEAUX Les Voyages ne sont pas un récit facile à traduire – même s’il s’agit d’un livre pour enfant qui peut paraître très simple à la première lecture.

Le traducteur doit d’abord porter une attention particulière à la polyphonie du récit. On y entend toutes sortes de voix. Matthew, le marchand de mou, ne parle évidemment pas comme Bumpo, le prince africain qui a fait ses études à Oxford ; ni Polynesia, la vieille dame perroquet, comme Miranda, la belle oiselle de paradis. Chaque personnage a ses particularités, ses manies langagières, qu’il faut essayer de retranscrire. Et, par ailleurs, c’est un récit qui présente aussi des changements de registre fréquents. A une page très lyrique peut succéder, sans transition, un passage totalement loufoque ou une phrase teintée d’ironie. Il faut être très attentif aux détails, aux moindres nuances et inflexions du texte.

Par ailleurs, on a aussi affaire à un récit très rapide, ce qui complique aussi la traduction. Tout à la fois du fait de la langue anglaise, capable de condenser à l’extrême, et de la vivacité de l’écriture de Hugh Lofting. De sorte que, très souvent, faut trouver des moyens de « ralentir » le récit pour le rendre lisible en français.

Et puis il y a les fins de chapitre, qui sont parfois très soignées par l’auteur, et demandent, dans ce cas, d’être aussi beaucoup travaillées. Les jeux de mots, auxquels il faut trouver des équivalents. Et les passages lyriques, en vers ou en prose. La traduction du passage où le « frétillon argenté », retenu prisonnier dans un aquarium, se souvient du temps où il pouvait nager librement dans la mer, nécessite ainsi de longues heures de travail. De même que celle des deux poèmes qui ponctuent la fin du récit : « Le Chant des Trois Terribles », qui est une parodie d’épopée, et l’ensemble des strophes retraçant les exploits du Docteur Dolittle devenu le roi de l’île des Singes-Araignées, qu’il faut lire comme une parodie d’hagiographie.

Mais en dépit de ces difficultés, traduire Hugh Lofting demeure à coup sûr extrêmement plaisant. D’abord, parce que les livres de cet auteur sont très attrayants. Ce sont des récits pleins de variété, de drôlerie et de charme, et qui possèdent une réelle qualité d’écriture – Hugh Lofting est incontestablement un véritable écrivain. Et ensuite, parce qu’ils présentent toujours plusieurs niveaux de lecture – ils s’adressent aux enfants, mais peuvent aussi bien être lus par les adultes. Chaque âge peut y trouver un intérêt et un plaisir. Et plus encore : une part de rêve et de bonheur.

Catégories : Conversations autour d'une tasse de thé...bio | Poster un commentaire

Conversation avec Céline-Albin Faivre

Conversation août 2012

J’avais très envie de bavarder un peu avec Céline-Albin Faivre, docteur en philosophie de la Sorbonne, qui est également une traductrice passionnée à qui l’on doit une redécouverte de l’oeuvre de James Matthew Barrie en France. J’avais pris l’habitude de parcourir son Journal Intime à Ciel Ouvert, comme elle l’appelle, Les Roses de décembre, dont vous trouverez plusieurs liens ci-dessous. 

Pourquoi Barrie ? Voilà ce que Céline-Albin Faivre en dit : « J’ai découvert, un jour de pluie, que derrière le fascinant (et complexe) personnage de Peter Pan existait un homme non moins merveilleux et fascinant que sa créature, James Matthew Barrie. Violent coup de foudre entre lui et moi, sans appel. Je décidai de lui consacrer le meilleur de mon être. Mais Peter Pan ne fut pas celui qui nous présenta l’un à l’autre. »

Une bien belle entrée en matière et un petit échange qui, je l’espère, donnera envie au plus grand nombre de (re)découvrir les livres de ce fascinant écrivain écossais. Un grand merci à Céline-Albin Faivre pour sa disponibilité, la richesse de ses explications et sa franchise.

1/ Si je ne me trompe pas, outre plusieurs versions de Peter Pan, on trouve encore du côté des disponibilités : My Lady Nicotine, Portrait de Margaret Ogilvy par son fils. Mais plus la pièce de théâtre parue chez Terre de Brume, ni Le Petit Oiseau blanc.

La pièce parue chez Terre de Brume est de nouveau disponible. Le Petit Oiseau blanc sera réédité, dans une version débarrassée de toutes ses coquilles, améliorée et augmentée par mes soins — bien évidemment. L’année prochaine, Terre de brume va publier un autre livre de Barrie, agrémenté d’inédits, sur lequel je travaille encore. En octobre, une autre de mes traductions va voir le jour chez Actes Sud : un texte de Barrie inédit en France (comme la plupart de ses œuvres, mais plus pour longtemps, car j’y veille de très près…), qui devrait ravir les amoureux de l’auteur. Il s’agit du dernier texte de fiction qu’il ait écrit, qui tient à la fois du testament littéraire, de la ghost story, de l’élégie… Un véritable petit bijou, raffiné et délicat, pour les âmes sensibles…

Après avoir lu votre interview sur Elbakin (qui date déjà de 2006) et certains de vos textes plus anciens sur votre JIACO, où vous évoquiez plusieurs projets, qu’en est-il aujourd’hui du travail de traduction de l’oeuvre de Barrie ?

Comme vous le constatez, depuis 2006, je n’ai pas chômé. Portrait de Margaret Ogilvy par son fils a été publié chez Actes Sud en 2010, de même Peter Pan dans les Jardins de Kensington, version intégrale, pour la première fois, tant pour le texte que pour les illustrations d’Arthur Rackham, chez Terre de Brume. Il y a eu la création de la pièce Peter Pan, le petit garçon qui haïssait les mères, superbe adaptation d’Andrew Birkin (le plus grand connaisseur de Barrie au monde), mise en scène épatante d’Alexis Moati, que j’ai traduite. La pièce a même été diffusée deux fois sur Arte ! J’ai, dans mes tiroirs, des tas d’autres traductions qui attendent une publication, une fausse-vraie biographie de Barrie en cours d’écriture, un petit essai qui va être publié en Angleterre, etc. J’ai des projets solides avec mes éditeurs. Il y aura des surprises… Patience et persévérance sont deux qualités essentielles. Je me suis engagée à traduire Barrie in extenso, si Dieu me prête vie. Je travaille également sur l’adaptation, pour le théâtre, d’un roman de Barrie, avec un jeune metteur en scène parisien très talentueux. Et ce n’est pas tout…

Comment expliquer que ce désintérêt – relatif – semble perdurer chez les éditeurs mais, hélas, aussi chez les lecteurs ?

En 2005/ 2006, lorsque j’ai commencé à oeuvrer pour Barrie, votre propos eût été juste. Il l’est un peu moins aujourd’hui. Je fus la première à pester contre cet oubli. Je suis même à l’origine de la première mouture de l’article Barrie dans Wikipedia ! Il n’existait rien sur Barrie en France, hormis une biographie fautive, pompée sur des biographies anglaises existantes, et les sempiternelles traductions du roman Peter et Wendy, traductions diverses et variées,  en général de qualité médiocre, parce que tronquées et / ou ne prenant pas en compte la subtilité du texte et ses divers niveaux de lecture. Les choses changent et j’aime à penser que mon enthousiasme et ma volonté n’y sont pas pour rien…

Comme je l’ai expliqué en long et en large, Disney et Peter Pan ont « tué » Barrie pendant une longue période. Des préjugés sont nés (« écrivain pour enfants » — c’est une insulte) et ils ont, comme vous le savez, la vie dure.

Faut-il préciser, aujourd’hui encore, que Barrie ne fut jamais un auteur qui écrivit « pour » les enfants ?

Cela ne serait pas une honte, bien au contraire ; Lewis Carroll disait, il me semble, qu’écrire pour les enfants ou bien pour les adultes ne comportait qu’une seule différence : écrire pour les enfants requérait davantage de talent. Sans aller jusqu’à être parfaitement d’accord avec le Révérend Dodgson, ou encore avec Michel Tournier (écrivain admirable), lequel exprime des idées semblables, je m’insurge toutefois contre l’idée qu’écrire pour les enfants soit une étape préparatoire avant d’écrire pour les adultes (opinion de Gripari) ou une sous-littérature. J’ai trop de respect pour les enfants (meilleurs lecteurs que les adultes, s’ils n’ont pas eu la sensibilité et l’intelligence déformés par ces derniers). Et il serait tout à fait sot de croire qu’une œuvre d’art véritable ait une date de péremption. Ce qui touche l’âme des enfants touche l’âme des adultes et, j’ose le dire, la réciproque est vraie. Il n’y a pas de différence de nature entre les enfants et les adultes, juste des différences de degrés, de profondeur… La seule différence réelle qui existe, c’est celle qui sépare les lecteurs dignes de ce nom et les êtres légers (mais Dieu qu’ils sont lourds, ceux-là !) en quête de divertissement. L’art parle à l’humain en nous, pas à l’enfant ou à l’adulte, spécifiquement. L’adulte est déjà dans l’enfant et, sauf accident répandu, l’enfant demeure en l’adulte, jusqu’à la fin. Le livre parle à cet être-gigogne. Si tel n’est pas le cas, l’œuvre est une imposture. Il me faudrait trop de temps pour développer ces points si importants… Qu’il me suffise de dire que  Peter Pan, remède des auteurs et les illustrateurs contemporains en mal d’inspiration, n’est pas le personnage principal d’un texte destiné aux enfants. C’est une œuvre universelle et intemporelle, qui n’a pas de destinataires exclusifs, sinon des lecteurs dignes de ce nom, quel que soit leur âge. C’est un chef-d’œuvre de la littérature mondiale dont la grande valeur, néanmoins, apparaît pourtant plus clairement (pas davantage, mais plus distinctement) à l’âge adulte que dans l’enfance… Ce propos vaut autant pour Peter et Wendy que pour Peter Pan dans les Jardins de Kensington.

Barrie a un noyau de lecteurs curieux, exigeants et fidèles ; je le sais grâce au nombre de courriels que je reçois. Le désintérêt relatif pour Barrie tient à notre époque — plutôt vulgaire, superficielle et inculte. Il n’est pas le seul à en souffrir. Je m’intéresse à des tas d’auteurs anglo-saxons de grande qualité totalement inconnus en France. Bien des éditeurs suivent une pente descendante et fortifient le déclin de la culture. Ce n’est pas nouveau ! Il y a des cycles comme cela… Dans leur majorité, les éditeurs sont des marchands et non des philanthropes. Simple et logique. Je ne vous apprends rien. Cela dit, il existe d’excellents éditeurs et des entreprises éditoriales qui forcent le respect. J’apprécie beaucoup — pour ne pas citer des personnes que je connais personnellement ou professionnellement — L’âge d’Homme. Leur édition de Chesterton est un projet de longue haleine que j’admire. Mais nombre d’éditeurs généralistes publient vraiment beaucoup de « déchets », qui se vendent évidemment très bien. L’édition, c’est un cercle vicieux. Beaucoup de lecteurs (la plupart) achètent non pas des livres mais un produit de divertissement. Idem pour le cinéma. Ils veulent « passer un bon moment ». Dieu que j’exècre cette expression ! La littérature, ce n’est pas cela. Lire est une autre manière d’écrire. Cela doit réformer l’esprit, frictionner l’âme, bouleverser, être une expérience métaphysique ou s’en approcher… Sinon aucun intérêt.

J’ajouterais que traduire Barrie, ce n’est pas une sinécure : le scots, les infinies références implicites, toujours mine de rien, à la culture écossaise, à la littérature, voire à la philosophie… Cela demande beaucoup de temps et d’énergie, de connaissances aussi…

En tout cas, Actes Sud s’est engagé pour Barrie et Terre de Brume aussi. Ce n’est pas rien ! Hubert Nyssen avait beaucoup aimé le premier livre de Barrie que j’ai publié chez Actes Sud. C’est plus qu’encourageant, venant d’une âme aussi cultivée et fine.
Il y aura d’autres traductions de Barrie, je vous le promets… Rendez-vous en octobre, déjà !

Quelles sont les difficultés techniques que vous avez pu rencontrer pour traduire les oeuvres de Barrie.
Cela relève de la « cuisine » du traducteur, cela n’intéresse peut-être que lui, dans le fond.
On entre dans un domaine très complexe (mais aussi privé, en quelque sorte !) et il me faudrait beaucoup de temps pour vous répondre. Cela tient aussi à une sorte de pacte secret entre lui et moi, aussi étrange que cela puisse paraître.

Je peux tout de même dire que les difficultés tiennent davantage à une tournure d’esprit très particulière de Barrie qu’à la langue elle-même (le scots et l’anglais) même si elle présente des difficultés comme toutes les langues (et j’en connais plusieurs), ou même aux références, parfois très implicites (à la littérature, à la Bible, à l’histoire de son pays,  à un certain régionalisme, à la religion, etc.), dont use Barrie. Il m’est arrivé d’attendre un an avant de comprendre (par fulgurance) le sens de certaines formules, bien qu’ayant l’aide d’amis anglais, écossais, et toujours des personnes fort lettrées… Barrie use également de certaines formules qu’il invente et fait passer dans la langue comme si elles appartenaient au langage commun. Cela sert également l’expression de cet humour qui lui est si particulier et si difficilement explicable à ceux qui ne le ressentent pas d’emblée. Je crois que Barrie requiert pour être pleinement apprécié, jusque dans le détail, une certaine intimité — non, une PARENTÉ — entre lui et le lecteur, et encore plus entre lui et le traducteur. Barrie se lit toujours à trois / quatre niveaux, alors qu’il paraît si simple à lire au premier abord. L’écueil des traducteurs de Barrie, c’est de ne pas voir cela et de vouloir gommer ces particularités, afin d’offrir une traduction plate, bien lisible et sans ambiguïtés au pauvre lecteur français que l’on prend pour un simple d’esprit (et il ne mérite pas toujours, fort heureusement, ce traitement ; j’ai toujours, quant à moi, présupposé que le lecteur était un véritable lecteur, donc un être a priori intelligent et sensible ; j’essaie, par mes notes, de lui donner toutes les clefs principales de la demeure Barrie et de ne rien gommer de l’étrangeté barrienne ni de la distance culturelle).

Barrie, pour faire référence à Proust, écrit « dans sa langue maternelle comme si c’était une langue étrangère ». Le traducteur se trouve donc face à un double bilinguisme : le feuilletage scots et anglais ; l’anglais et le scots, d’une part, donc, et un curieux idiolecte propre à Barrie à l’intérieur de cette langue, en creux. J’appelle cela in petto des « barrienismes ». Barrie écrit en zigzags. Il n’emprunte jamais la ligne droite pour exprimer l’essentiel. Plus je le lis, plus je le traduis, plus je comprends à quel point il est impossible de le traduire sans lui faire une injustice ; plus je comprends combien de chemin il me reste à parcourir. C’est toujours le cas d’une traduction, bien sûr, mais je vous assure que Barrie est hors norme.

Petite curiosité de ma part, y a-t-il réellement une grande différence culturelle entre un écrivain anglais et un écossais ?
Et comment ! Ce sont deux univers totalement différents. Du point de vue linguistique, culturel, historique et religieux. Et, entre un écrivain écossais du sud et un écrivain écossais du nord, c’est la même chose. Je vais citer deux fois Stevenson, afin de répondre à cette question :

« Je ne sais pas ce qu’il en est en Angleterre, mais, au moins, en Écosse, où le gaélique est parlé à Fife depuis un peu plus d’un siècle et depuis guère plus longtemps à Galloway, je réfute le fait qu’il existe une chose telle qu’un pure Saxon et je pense qu’il est plus que discutable qu’il existe un pur Celte. Mais qu’avons-nous à faire de tout cela ? Et qu’en ai-je à faire ? Continuons à imprimer nos bouts d’histoires et laissons aux barbares leur fureur ! »

« Le fait demeure : même s’ils n’ont pas le même sang ni le même langage, le Lowlander se reconnaît, d’un point de vue sentimental, comme le compatriote du Higlander. Lorsqu’ils se rencontrent à l’étranger, ils tombent en esprit dans les bras l’un de l’autre ; jusque dans leur maison, on sent dans leur conservation qu’ils partagent une sorte d’intimité clanique. Mais, de son compatriote du sud, le Lowlander se tient intentionnellement à distance. Il a reçu une éducation différente ; il obéit à des lois différente ; il rédigera son testament dans d’autres termes ; selon d’autres procédures, il divorcera et se mariera ; il se sent étranger lorsque son regard embrasse un paysage anglais ou lorsqu’il se trouve dans des demeures anglaises ; son oreille n’est pas accoutumée à l’intonation anglaise au point de l’oublier ; et, même si sa langue acquiert l’accent du sud, son esprit conservera toujours un fort accent écossais. »

Enfin, (et ça c’est parce que j’ai lu sur votre blog les comptes rendus de vos périples en Ecosse), jugez-vous nécessaire de vous rendre dans un lieu lié à l’auteur traduit (son pays, sa maison natale, peu importe). en résumé, est-ce un élément du processus de traduction ? »

1/ Je hais le terme de « blog ». Mes Roses de décembre ne sont pas un blog, mais ce que j’ai nommé un JIACO (Journal Intime à Ciel Ouvert) et l’antichambre de mon site Barrie (www.sirjmbarrie.com).
2/ Ma réponse va être ambivalente et paradoxale.
Ce n’est pas nécessaire, sinon il serait impossible de traduire Shakespeare ou Aristote par exemple. Un texte littéraire « tient tout seul », il est détaché de son auteur, une fois pour toutes. Cela est vrai de toute œuvre d’art, qui existe comme un organisme indépendant. On peut donc théoriquement et légitimement le traduire sans rien savoir de son auteur. La raison dit cela. Sinon le texte n’est lisible que par des « initiés » et l’on peut alors douter de sa portée universelle (ce qui est tout de même le critère de l’œuvre : la singularité de l’artiste qui s’élève à une expression universelle et intemporelle). Barrie est universel, les thèmes de ses oeuvres, dans l’ensemble, le sont.

On en revient à Proust contre Saint-Beuve… qui ont tort et raison tous les deux.
Voilà pour l’aspect rationnel et objectif.
Mais il existe un autre aspect, qui m’intéresse davantage, et qui relève de l’intime, de tout ce qui n’est pas enseigné ni transmissible lorsque l’on obtient, par exemple, un diplôme de traduction (qui ne sert à rien ou pas à grand-chose, somme toute, sinon à rassurer). On peut traduire comme un bon technicien ou comme un écrivain et / ou un amoureux. Je préfère, bien entendu, la seconde possibilité. Les traductions de Vialatte (http://rosesdedecembre.blogspot.fr/2011/05/die-frau-mit-den-5-elefanten-2009.html) par exemple, ne sont peut-être pas techniquement parfaites, il peut même y avoir des erreurs, mais elles sont d’une valeur supérieure et plus proches de Kafka que des traductions qui ont reçu la bénédiction des universitaires (qui possèdent rarement la sensibilité de l’artiste)…
Il m’est évident que plus la proximité entre un traducteur et l’écrivain qu’il traduit est grande plus la traduction rend justice au texte original, parce que l’on est alors en mesure d’en ressentir chacune des palpitations et des arrière-pensées. Cette proximité ou intimité peut se créer par la fréquentation assidue, répétée, quotidienne des œuvres de l’auteur, et non pas par un simple face à face occasionnel avec un texte à traduire ; cela se peut également par une sorte de communion (c’est presque mystique, cela) entre lui et le traducteur, communion qui peut prendre des formes diverses. La voie biographique en est une. Mais la biographie n’explique pas l’oeuvre, je ne dis pas cela, même si elle peut l’éclairer et confirmer des intuitions. Le voyage, tant intérieur que réel, permet aussi cela et, partant, d’ouvrir d’autres veines du texte, qui demeuraient invisibles sans cela. On viole certains secrets, peut-être. Il y a aussi un danger à cela, c’est de se détourner du texte et de chercher à l’extérieur ses raisons. C’est très compliqué.

Pour moi, traduire Barrie, c’est converser avec lui, sans cesse, le deviner, remplir les blancs du texte, résoudre des énigmes… Alors,  oui, marcher dans ses pas, me frotter aux lieux qu’il a hantés, comprendre l’histoire de son pays, sa géographie, sa religion, tout cela m’est nécessaire pour le traduire, parce que cela me permet de le comprendre intimement et abolit autant que possible toute distance spatiale et temporelle entre lui et moi. Cela m’a même permis de vérifier in concreto certaines hypothèses que j’avais faites. J’ai besoin de toucher, de ressentir… Je suis une sensuelle, une « sensitive », pas une intellectuelle. J’ai besoin de nourrir et de vérifier la justesse ou la valeur de mes instincts.

Et qui n’a pas vu le Den à Kirriemuir ou le Glen Prosen, qui n’a jamais touché une Pierre de Logan ou un dyke, ne peut pas l’imaginer et donc ne peut pas savoir exactement ce que recouvrent les mots de Barrie. Si l’on fait l’expérience de ces réalités géographiques, physiques, on traduira mieux, c’est évident. Même si l’essentiel est immédiat, advient par la lecture — si elle est digne de ce nom — encore une fois…
Lorsque je me suis rendue à Haworth, sur les traces des Brontë (http://rosesdedecembre.blogspot.fr/search/label/Haworth)

j’ai vraiment saisi une autre dimension de leurs oeuvres. Idem, plus récemment, pour Louis-Ferdinand Céline et son exil à Copenhague (http://rosesdedecembre.blogspot.fr/search/label/exil)

Le voyage vers l’artiste, dans le temps et l’espace, est une étape nourrissante, une étape dans ce que j’appelle le processus de communion. Elle ne suffit pas à comprendre l’oeuvre, bien entendu, et ce serait idiot de le prétendre, mais elle est immensément importante. Pour moi. Je ne parle que de moi. Je ne traduis que Barrie, ou peu s’en faut, et n’ai le désir que de le traduire, lui, et un ou deux autres écrivains. Je ne suis pas représentative du travail des traducteurs, car traduire Barrie fait partie de ma vie, c’est quelque chose de très personnel, que je vis intensément. Je ne le fais pas pour gagner ma croûte, mais par amour, par folie.

Pouvez-vous me dire à quel(s) genre(s) s’est frotté Barrie ? J’ai parcouru la liste de ses œuvres sur votre site consacré à l’écrivain, mais la nature de certains ouvrages me demeure obscure. J’ai noté qu’il avait écrit des pièces de théâtre et des textes que je ne saurais classer. Le terme de fantasy me paraît trop réducteur pour un écrivain de cette envergure, mais je me trompe peut-être…

Barrie a débuté sa carrière en tant que « journaliste ». Il a écrit une pléthore d’articles pour divers journaux, notamment des chroniques de son pays natal, qui devinrent ensuite des livres (ce qui lui valu longtemps l’étiquette d’ « écrivain régionaliste », alors que les points communs avec les écrivains de la « Kailyard School » n’étaient que superficiels), des critiques littéraires, des pastiches, des pièces de théâtre (il est surtout connu et reconnu en tant que dramaturge), des romans, des discours fameux, une autobiographie et même quelques poèmes… Il était également très intéressé par le cinéma et a écrit, entre autres essais, un scénario pour Peter Pan… Il n’est guère de genres auxquels il ne soit pas essayé…

Fantasy est un terme que je n’ai jamais aimé. Aujourd’hui, je le déteste franchement. D’ailleurs, je déteste toutes les étiquettes bien collées. Il est toujours mauvais signe de ressentir le besoin d’en attribuer une. C’est une limite. Autant je peux apprécier le genre littéraire que ce mot désigne (j’ai lu beaucoup d’œuvres classées en « fantasy » à une époque de ma vie et je peux dire qu’il est très peu d’ouvrages de qualité dans ce domaine, il faut l’avouer — le summum étant pour moi His Dark Materials de Philip Pullman, À la croisée des mondes en V.F., ou encore la série de livres de Robert Holdstock consacrés aux Mythagos, mais est-ce juste de classer ces livres ?), autant le nom me fait frémir. Je crois avoir évoqué cela dans la préface au Petit Oiseau blanc, jadis… En résumé, une œuvre d’art véritable transcende tous les genres. Barrie est inclassable. Tous les écrivains le sont. Les autres, les écrivains de genre, sont des artisans. Ce qui n’est déjà si mal —  s’ils sont des artisans compétents et honnêtes.

Ainsi, non, cette dénomination ne lui convient absolument pas. Ne serait-ce que parce qu’il y a, somme toute, par exemple, que peu d’éléments de merveilleux dans son œuvre (qui ne se réduit pas aux livres mettant en scène Peter Pan) et ceux-ci ont toujours à voir avec le secret de l’âme humaine universelle. Si je voulais être provocante, mais pas si loin de la vérité, je proposerais de classer Barrie dans le rayon psychanalyse ! Mais il est trop génial pour cela. Et mon but a toujours été d’inciter les libraires à cataloguer les livres de Barrie en littérature dite « générale ». J’y suis parvenue avec Portrait de Margaret Ogilvy par son fils (livre adoré par Proust et Léautaud, dois-je le redire ?) et j’espère que le prochain, publié également dans la collection « Un endroit où aller », chez Actes Sud, prendra le même chemin (rayon).

Serait-il envisageable de faire publier, un jour, les deux pastiches sur Sherlock Holmes que j’ai lus, toujours sur votre site Barrie. J’adore ces deux histoires (d’autant que je suis une grande fan de ce cher Sherlock), et je crois que bon nombre de lecteurs, n’ayant pas accès à internet ou n’aimant pas lire sur un écran, seraient ravis d’une telle publication.

J’ai refait une bien meilleure traduction de ces deux pastiches (publiés sur mon site trop rapidement) et, oui, c’est très envisageable et même plus que cela…

 

Catégories : Conversations autour d'une tasse de thé...bio | Poster un commentaire

Conversation avec Louis-Stéphane Ulysse

Conversation de novembre 2010

 

Comme je l’avais indiqué dans mon billet sur Harold, j’ai beaucoup aimé ce roman qui m’a permis de faire connaissance avec un auteur français bien sympathique. Je remercie Louis-Stéphane Ulysse d’avoir pris le temps de répondre à mes questions, et j’espère que cet échange donnera envie à d’autres lecteurs de lire Harold.

 

1/ Lisant peu de roman noir, je n’ai pas beaucoup de références, néanmoins la lecture de votre roman m’a immédiatement fait penser à James Ellroy et notamment à L. A. Confidential. Est-ce une période que vous aimez particulièrement et que vous connaissez bien, ou avez-vous dû faire un gros travail de recherches pour reconstituer l’époque ?

 

Toutes les époques ont leur force et leur moteur mais c’est vrai que les Années 50, et plus particulièrement à Hollywood, donnent l’impression d’une machine à images et à fantasmes sans fin.

On y trouve une telle opulence, une telle volonté de mélanger le cinéma et la vie, que même lorsqu’on croit avoir fait le tour du sujet, il y a toujours une nouvelle anecdote, une nouvelle histoire, une nouvelle légende pour nous happer.

Curieusement, le travail de recherche ne s’est pas fait en amont du texte, mais au fur et à mesure, chapitre après chapitre… Je me disais, par exemple, « ça serait bien si la mafia intervenait à tel moment »… J’allais ensuite sur les archives du L. A. Times, et je tombais sur les photos d’époque de tel mafieux célèbre au bras de telle actrice, ou en train de boire un verre avec tel producteur… J’ai travaillé plus à l’intuition qu’en partant d’une base documentaire… Mais je n’ai pas beaucoup de mérite : tout, ou presque, dans le Hollywood de ces années-là, paraissait encore plus improbable que n’importe quelle histoire inventée…

 

 

2/ J’ai cru comprendre que vous étiez un fan d’Hitchcock, mais pourquoi avoir précisément choisi « les Oiseaux » ? Quel a été le déclic ?

 

Je venais d’offrir à ma fiancée la version « beau livre » des entretiens « Hitchcock/Truffaut »… Bien sûr, j’ai fini par le feuilleter… Je trouvais assez étonnant le rapport entre Hitchcock et son actrice fétiche, Tippi Hedren.

Finalement, c’est l’histoire d’un homme qui construit une sorte de « poupée parfaite », « la femme de ses rêves » en quelque sorte… Il va jusqu’à choisir ses amis, ses vêtements, il lui apprend tout… Mais une fois que « la femme de ses rêves » prend corps devant lui, il ne sait plus quoi en faire…

Il me semblait qu’une histoire parlant du désir, de notre capacité à l’abîmer quand on ne sait pas quoi en faire, le tout situé dans une autre époque, apportait paradoxalement un éclairage sur « aujourd’hui », où le désir n’a peut être jamais été autant questionné, voir malmené, tant dans l’intime, le couple, que sur un plan plus large… Le désir de vivre avec les autres, d’avoir un projet commun… Notre rapport à l’altérité.

Je ne sais pas si je suis vraiment « fan » d’Hitchcock… Disons que, comme beaucoup de monde j’imagine, « ça va, ça vient » au gré de ce que je vis au quotidien. Tout d’un coup, cela va nous toucher, alors que quelques mois plus tôt, ou plus tard, l’intérêt aurait été moindre… Mais j’aime certains de ses films parce qu’il a su inventer, codifier, un langage de l’image.

Hitchcock fait partie de cette génération de réalisateurs qui viennent du muet et où tout doit être indiqué « dans » l’image, qu’il s’agisse du jeu des acteurs, des mouvements de caméra, ou de la lumière.

Ses meilleurs films peuvent être vu sans le son, l’histoire reste compréhensible, elle ne passe pas par la parole ou les dialogues. D’autre part Hitchcock est dans le même temps, la même époque que les Surréalistes (il a travaillé avec Dali, et a toujours été très attentif au travail de Bunuel), il est intrigué par la psychanalyse… Et tout ça se voit et se sent dans son travail. Avec Les Oiseaux, chaque plan, ou presque, peut-être interprété d’une façon plus complexe qu’il n’y paraît.

C’est ce qui me plaît chez Hitchcock : il offre à la fois un divertissement mais aussi, pour qui veut, un sens beaucoup plus profond. De son vivant, il n’était considéré aux États-Unis que comme un amuseur. Ce n’est qu’avec le livre de François Truffaut, que le public s’est aperçu qu’il y avait une profondeur et une véritable réflexion dans son travail.

 

 

3/ j’ai trouvé intéressant le fait que vous donniez un passé un peu « misérable » au corbeau. C’est un personnage à part entière du roman et malgré ses « travers » je n’ai pas eu l’impression une seule fois que vous en faites une créature mauvaise. Les oiseaux sont meilleurs que les hommes dans votre livre. Une vision voulue ?

 

Oui… Un petit corbeau quitte une Europe en ruines pour un continent où tout est possible… Le corbeau est assez symbolique du côté « mauvais présage », « oiseau de malheur »… Mais quand commence à s’intéresser à lui, on s’aperçoit que c’est tout le contraire… Depuis une dizaine d’années, les recherches ont fait d’énormes progrès. On sait, aujourd’hui, que le corbeau, comme certains grands singes, peut construire ses propres outils. De plus, il peut « prêter une intention » à autrui. Il peut par exemple créer des leurres, de fausses cachettes, pour tromper un « ennemi ». Jusqu’alors, on pensait que c’était le propre de l’homme. Avec les pieuvres, les corbeaux sont les animaux les plus étudiés actuellement.

Il y avait la symbolique de l’oiseau, aussi, comme dans les chansons de troubadours… Je voulais raconter l’histoire d’un animal qui finit par se comporter comme un humain, à se hisser à ce niveau, par amour… Alors, que les hommes qui l’entourent finissent par se comporter comme des animaux, parce qu’ils ne savent plus quoi faire de leur désir…

 

 

4/ J’ai créé une catégorie « adaptations littéraires au cinéma » sur mon blog. Ayant vous-même un pied dans le cinéma et un dans la littérature, avez-vous des adaptations préférées ?

 

J’en retiens deux. La première est Eyes wid shut  parce que, pour moi, elle est l’une des rares qui ne trahit pas ou ne « réduit » pas la part écrite. Kubrick respecte à la lettre le texte et lui garde sa noblesse. On pourrait dire que le réalisateur n’a pas changé une virgule du texte de Schnitzler. La force de Kubrick est d’avoir réussi à incarner des personnages de papier sans faire le « malin » sur le texte. Ce n’est pas forcément visible pour le grand public, mais le travail de construction, de traduction texte/images, pour arriver à ce résultat, sans léser l’un ou l’autre, est impressionnant.

L’autre adaptation est Le Temps de l’innocence d’Edith Wharton, par Martin Scorcese. Le travail d’adaptation y est peut être moins « parfait » mais, à la décharge de Scorcese, les romans d’Edith Wharton pour être rendus parfaitement à l’image, demanderaient cinq ou six heures de film.

J’aime Le Temps de l’innocence en tant que tentative. Pour un réalisateur qui avait fait Casino ou Les Affranchis, disons des films plus « masculins », plus « carrés », je trouvais le pari et la démarche plutôt sympathiques… L’impression de quelqu’un qui ne pensait pas à lui ni à sa carrière, mais plus à son envie de créer autre chose, d’aller « ailleurs »… Pour moi, ça renvoie de l’énergie, c’est nourrissant, ça donne des perspectives et du courage pour ses propres projets.

Catégories : Conversations autour d'une tasse de thé...bio | Poster un commentaire

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.