La passe-miroir, tome 3 : La mémoire de Babel par Christelle Dabos

Troisième tome des aventures de la liseuse Ophélie et troisième arche, cosmopolite et originale : Babel. Après un suspense quasi-insoutenable à la fin du second volume, il me tardait de retrouver cette drôle d’héroïne et son amoureux, d’autant que leur mission, mettre Dieu hors d’état de nuire, s’annonçait à la fois excitante et périlleuse. Alors, que dire de ce troisième volet ? Et bien dans l’ensemble, il a tenu ses promesses mais hélas, il est demeuré à mes yeux un tome de transition. Deux ans se sont écoulés entre la fuite de Thorn du Pôle et l’arrivée d’Ophélie sur Babel. Un nouveau monde avec de nouveaux personnages, dont l’énigmatique mais intrigant Octavio, que l’on reverra j’espère.

Les personnages justement, parlons-en : petite déception avec la mise en retrait du charmeur Archibald, de Bérénilde et de la tante Roseline. Ils m’ont diablement manquée, je l’avoue. Pour autant, Christelle Dabos a su maintenir l’intérêt des lecteurs en éveil avec l’apparition de la petite Victoire, fille de Bérénilde et Farouk, enfant singulière – et pour cause – qui sera certainement au centre du quatrième livre. Je regrette également un schéma plaqué sur le premier volet : Ophélie redevient cette fille un peu molle et passive, et Thorn semble se figer dans une attitude qui le dessert sur le plan émotionnel. Le choix de cette non-évolution m’a quelque peu chagrinée, d’autant que la nouvelle « couverture » de notre Ophélie-détective n’est pas des plus originales. Il y a petit côté « école de Harry Potter » avec ses épreuves, ses bizutages et ses méchants élèves qui vont tout faire pour écarter Ophélie de cette curieuse académie, thème hélas recyclé chez bien d’autres auteurs.

Heureusement que ces petites faiblesses sont contrebalancées par une imagination foisonnante de l’auteure qui parvient à recréer un monde fascinant, riche, coloré en quelques traits de plume. La richesse des descriptions et du vocabulaire, les surprises dont le récit est parsemé, les trouvailles et rebondissements forcent l’admiration, car si je peux bien à nouveau chipoter sur certains détails, je continue à clamer que Christelle Dabos a un vrai talent d’écrivain et une place certaine dans les auteurs de fantasy qui comptent. Ce gros pavé a été dévoré rapidement et presque sans pause, et je le relirai certainement plus tranquillement pour digérer tous ces nouveaux événements.

L’horloge fonçait à toute allure. C’était une immense comtoise montée sur roulettes avec un balancier qui battait puissamment les secondes. Ce n’était pas tous les jours qu’Ophélie voyait un meuble de cette stature se précipiter sur elle.
– Veuillez l’excuser, chère cousine ! s’exclama une jeune fille en tirant de toutes ses forces sur la laisse de l’horloge. Elle n’est pas si familière d’habitude. À sa décharge, maman ne la sort pas souvent. Puis-je avoir une gaufre ?

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Quand sort le recluse de Fred Vargas

Il y a quelques auteurs, comme ça, dont j’attends toujours la nouvelle cuvée avec une impatience souvent difficile à réfréner et qui ne me déçoivent que fort rarement et en tout cas, quand je chipote, c’est à propos de détails peu importants. Chez les français, je peux citer Pierre Pevel et Fred Vargas. Le dernier opus de cette dernière a donc fini par atterrir sur mes étagères en grand format, car je n’avais pas la patience d’attendre la sortir poche.

C’est du Vargas pur jus, ce qui signifie ce que ceux ou celles qui cherchent une intrigue policière classique, louchant vers le rationnel, en seront pour leurs frais. Pour les autres, pour ceux qui ne dédaignent pas se perdre un peu dans les méandres de l’Histoire, pour les inconditionnels de l’équipe Adamsberg dont on a toujours plaisir à retrouver les visages familiers, pour les amateurs de caractères bien trempés ou singuliers, cette Recluse constituera un cru appréciable et plein de surprises.

« L’espace d’un instant, Adamsberg trouva la vie de la brigade très compliquée. Est-ce qu’il avait trop laissé filer les brides ? Laissé trainer les revues d’ichtyologie sur le bureau de Voisenet, laissé le chat organiser son territoire, laissé un lit pour Mercadet, laissé Froissy emplir une armoire de réserves alimentaires, disponibles en cas de guerre, laissé Mordent à sa passion des contes de fées, laissé Danglard à une érudition envahissante, laissé Noël couver son sexisme et son homophobie ? Laissé son propre esprit ouvert à tous les vents ? »

Comme souvent, Vargas distille ses connaissances que ce soit sur le monde animal ou sur des faits historiques au travers d’une enquête cependant bien plus tordue que dans les précédents tomes. La recluse est aussi bien cette timide araignée que l’on prend plaisir à découvrir, que la femme au moyen-âge qui vivait retirée car, je cite, « Il était d’usage de pratiquer, auprès de certaines églises du moyen âge, de petites cellules dans lesquelles s’enfermaient des femmes renonçant pour jamais au monde. Ces reclusoirs avaient le plus souvent une petite ouverture grillée s’ouvrant sur l’intérieur de l’église. » Il va sans dire que je préfère nettement la petite araignée, qui sera d’ailleurs, et sans mauvais jeu de mots, le  fil conducteur d’une intrigue reposant sur une implacable vengeance. A propos, l’intrigue principale se suffisait largement à elle-même, il n’était peut-être pas nécessaire de l’encombrer d’une enquête mineure quelque peu abracadabrante, mais ceci n’engage que moi.

Comme pour le dernier roman, je ne cacherai pas une pointe de déception quant au traitement des personnages, devenus des amis au fil du temps. Bien sûr, tout ce petit monde gravite autour de l’insaisissable Adamsberg, mais certains membres de l’équipe mériteraient tout de même autre chose que ces éternels rôles de faire-valoir. Et si Danglard devient de plus en plus détestable (ça va devenir difficile de continuer à l’excuser celui-là…), d’autres comme Violette et Veyrenc, demeurent sous-exploités, lointains, à la périphérie du génial commissaire. Cela devient un peu frustrant.

Encore une fois, je me laisse aller à chipoter – mais c’est toujours ainsi, quand on place la barre assez haut avec son auteur favori – alors qu’évidemment, j’ai pris un plaisir fou à cette lecture (roman dévoré en deux jours). En guise de dessert, deux extraits de dialogues made in Vargas.

Dormi dans l’avion ? intervint Veyrenc en souriant.
– Possible, Veyrenc. Ça pue.
– Sans aucun doute, ça pue. On bute, on bute.
– Je veux dire : ça pue réellement, dans cette pièce. Vous ne sentez rien ?
Les agents levèrent leurs têtes tous ensemble pour repérer l’odeur. Curieux, pensa Adamsberg, que l’être humain hausse instinctivement le nez de dix centimètres quand il s’agit de saisir une odeur. Comme si dix centimètres allaient changer quoi que ce soit. Mue par ce réflexe animal conservé depuis la nuit des temps, la troupe des agents évoquait tout à fait un groupe de gerbilles cherchant à capter l’odeur de l’ennemi dans le vent.

 

– (..) Dis-moi comment s’appelle cette manière de parler qui consiste à emmerder l’autre en le questionnant sans cesse pour lui faire cracher ce qu’il ne sait pas mais qu’il sait?
– La maïeutique.
-Et qui a inventé ce truc?
– Socrate.
– Si bien que lorsque tu me questionnes coup sur coup, c’est cela que tu fais?
– Va savoir, dit Veyrenc en souriant.

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Africa, carnets d’artiste de Kim Donaldson

Rarement livre de peinture m’aura autant impressionnée que celui-ci ! Kim Donaldson, né au Zimbabwe, est souvent considéré comme le plus grand artiste animalier actuel, et je le crois sans peine au vu de ses oeuvres magnifiques, qui rendent pleinement justice à la beauté de ce continent. Quelle magie s’en dégage ! Il a sillonné la plupart des grands parcs nationaux africains et en a ramené tableaux, croquis, commentaires et notes qu’il nous livre dans ce superbe ouvrage. Il a su capter et apprivoiser la lumière de l’Afrique, restituer les couleurs les plus délicates, la grâce des animaux, et sa connaissance de l’anatomie animale est si ahurissante que certaines de ses peintures semblent être plutôt des photographies.

Le texte est lui aussi intéressant, bourré d’anecdotes et de passages tirés de ses carnets de voyages. Donaldson espère ainsi faire aimer l’Afrique et faire en sorte de préserver sa faune, ainsi que les peuples nomades, condamnés eux aussi à disparaître. Avec beaucoup de finesse et de sagesse, Donaldson nous interpelle sur la beauté du monde sauvage, nous confronte à notre conscience et à nos devoirs. Bref, un indispensable.

En tout cas, ces illustrations et peintures sont magnifiques, de quoi en rester ébahie…

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Renard sauve son vélo de Floriane Ricard et Fibretigre

Comment évoquer le problème des déchets et le réemploi avec les petits ? En racontant l’histoire du sympathique Renard qui aurait voulu garder son vélo, même cassé, alors que tout le monde voudrait en faire un déchet !

Le vendeur chez qui Renard apporte son vélo cassé lui recommande d’en acheter un neuf plutôt que de le réparer puis le camion-benne qui ramasse les poubelles évacue le pauvre vélo dans une décharge !

J’ai lu cet album pour enfants avec d’autant plus d’attention que je travaille dans le secteur des déchets et que je connais donc bien le problème de la surconsommation et de l’obsolescence programmée qui conduisent chaque jour d’innombrables objets dans les déchetteries ou les centres d’enfouissement.

Imaginez l’étonnement de Renard face à cette réponse absurde du marchand ! Acheter à nouveau plutôt que réparer ! Mais la surprise de Renard sera encore plus grande quand il s’apercevra que la décharge regorge d’objets presque neufs  ou en très bon état et pourtant jetés ! Les deux auteurs abordent ici de manière légère et subtile le réemploi et les recycleries dont le concept commence à se développer dans nos campagnes.

A l’heure où nous sommes saturés de déchets et où beaucoup d’entre nous peinent à boucler les fins de mois, le réemploi des objets devrait devenir un geste instinctif et vital.

Cette nouvelle collection des éditions Rue de l’échiquier a donc le grand mérite d’initier de jeunes lecteurs au développent durable et à l’écologie. Les textes sont simples et drôles, les illustrations sympathiques, et l’ouvrage devrait pouvoir servir d’amorce à une discussion à l’école ou à la maison sur le thème de nos déchets auquel les enfants sont naturellement assez sensibles.

Merci à Babelio et à l’éditeur pour e masse critique.

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L’Auvergne, encore !

A la mi-septembre, court séjour au Mont-Dore où mes projets de rando sur les sommets ont été contrariés par le mauvais temps : pluie et brouillard, sans compter une chute des températures, auront eu raison de nos envies de crapahuter sur les volcans. Alors que quelques km plus loin, à Murol, nous déjeunions en terrasse au soleil !

Ce n’est que partie remise, et en attendant, j’ai quand même eu mon lot de beaux paysages, notamment autour du lac de Guéry.

lac de guéry

 

lac de Guéry

Les bois entourant le lac sont superbes, et après une rude montée en sous-bois, on accède à un point de vue sur une cascade.

cascade

château de Murol

 

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Lettre à une petiote sur l’abominable histoire de la bouffe industrielle de Fabrice Nicolino

Le journaliste écologiste Fabrice Nicolino nous livre une fois de plus un essai brillant, décapant et percutant sur ce qui semble être son sujet de prédilection : la malbouffe et la puissance de l’industrie agro-alimentaire.

Vous allez me dire, pour peu qu’on s’intéresse au sujet, rien de neuf sous le soleil ! Et bien détrompez-vous. Quand bien même vous ne seriez pas séduits par ce ton mordant et ironique, cette construction digne d’un polar où faits historiques et personnages réels s’imbriquent pour former une redoutable intrigue, vous devrez bien reconnaître qu’on apprend toujours une ou deux choses nouvelles dans le catalogue des horreurs produites par ces gens sans scrupules sont l’unique but est de nous gaver de saloperies pour asseoir leur puissance.

Alors, entre deux anecdotes « savoureuses », comme la naissance du restauroute français et les balbutiements de la fabrication des premières conserves, je retiendrai 2 choses : la connaissance parfaite du journaliste des collusions, liens d’affaires et manoeuvres marketing qui conduisent des professionnels de la santé, pour certains scientifiques reconnus, à vanter les mérites de la malbouffe, et comment les industriels, avec la complicité des pouvoirs publics nous imposent et nous gavent de sucre et de sel, deux ingrédients ennemis de la santé et qui causent la mort des milliers de personnes par an. La consommation excessive de sucre et de sel est cependant jugée moins terrifiante ( j’entends comme cause de décès) que la consommation de tabac ou d’alcool. Et les sommes d’argent en jeu sont colossales. Après cette lecture, vous ne ferez plus vos courses de la même façon, c’est certain !

Pour une fois, Nicolino s’adresse clairement à une enfant. C’est donc reconnaître que tout sursaut est désormais illusoire pour nous et qu’il faut tout miser sur la jeune génération ? Peut-être. car, loin de vouloir ajouter une touche déprimante, force est de constater que manger local et bio, et retrouver le goût de faire la cuisine sont des modes d’actions qui certes, progressent, mais restent encore très, trop, marginaux pour espérer un changement notable dans la façon dont nous nous alimentons. Seul le mouvement vegan me parait prometteur, mais seul l’avenir dira si nous sommes sur la bonne voie…

 

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Feral de George Monbiot

Deux mots avant de commencer : d’abord, ce livre est écrit en anglais et non traduit en France, soyez courageux et munissez-vous d’un dico. Ensuite, brève présentation de Monbiot, une sommité outre-Manche : c’est un journaliste anglais, militant écolo et éditorialiste du Guardian (lisez quelques uns de ses articles, que du bonheur, et notamment celui-ci : http://www.monbiot.com/2017/05/19/fell-purpose/ ). Et puis c’est surtout l’auteur de ce monumental bouquin, Feral.

Une nature férale c’est une nature domestiquée qui est retournée à l’état sauvage et c’est ce que Monbiot appelle de tous ses voeux en Angleterre, au Pays de Galles et en Ecosse. Et côté nature, contrairement à ce que l’on pourrait croire, nos voisins d’Outre-Manche ne sont pas gâtés ! Les Anglais aiment la nature certes, mais une nature domestiquée, sous contrôle et évoquant sans nul doute la Comté des Hobbits ! A tel point que l’ennemi n°1 de George Monbiot, c’est le mouton !  Comme dans notre pays, l’élevage ovin a tendance à s’étendre notamment parce que la filière est soutenue à l’aide de subventions. Et les moutons se rencontrent pratiquement dans le moindre espace naturel. Cela a pour conséquence le modelage des paysages anglais (gallois et écossais n’échappent pas à cette malédiction) que nous connaissons aujourd’hui (genre pelouse tondue à ras). Principalement des landes, des endroits dépourvus d’arbres de préférence, où les grands animaux, herbivores comme carnivores, sont absents, à une ou deux exceptions près (à des fins de chasse par exemple).

George Monbiot arpente tous les espaces soi-disant naturels de son royaume, rencontre des gens, discute avec des spécialistes et va même voir au-delà des frontières si ses voisins européens font mieux. Il est vrai que les friches gagnent du terrain grâce à la déprise agricole en certains pays, c’est encore timide certes, mais le processus est bel et bien enclenché. Toutes ces merveilleuses perspectives donnent des idées saugrenues à Monbiot et le voilà qui se prend à rêver d’une Angleterre peuplée d’une biodiversité sauvage. Soyons fous, et ramenons le loup, le lynx, le castor, le sanglier ou encore la forêt en Ecosse ! Car Monbiot pense en plus grand et en plus sauvage.

“Arrange these threats in ascending order of deadliness: wolves, vending machines, cows, domestic dogs and toothpicks. I will save you the trouble: they have been ordered already.

The number of deaths known to have been caused by wolves in North America in the twenty-first century is one: if averaged out, that would be 0.08 per year. The average number of people killed in the US by vending machines is 2.2 (people sometimes rock them to try to extract their drinks, with predictable results). Cows kill some twenty people in the US, dogs thirty-one. Over the past century, swallowing toothpicks caused the deaths of around 170 Americans a year. Though there are sixty thousand wolves in North America, the risk of being killed by one is almost nonexistent.”

Faire revenir la nature ou en tout cas le laisser prospérer à nouveau peut rapporter autant que l’élevage ou la chasse, et en outre le bilan est positif aussi bien que le plan écologique que social. En résumé, Monbiot ne manque d’arguments solides et de bon sens, sous ses idées folles. Il n’est guère écouté cependant, ni par l’Administration, ni par les éleveurs, même si une partie de ses concitoyens réfléchissent sérieusement à la question. Il y a donc fort à parier, malgré le fol enthousiasme de sa prose, que George Monbiot continue à rêver de longues années cette nature férale car elle suppose une remise en question totale et un changement radical de vie que peu de personnes oseraient concrétiser. Je dois reconnaître, et cela Monbiot n’en parle pas, qu’il existe un peu partout dans le monde des initiatives menées par des propriétaires, particuliers ou associations pour reboiser ou réintroduire des espèces sur le long terme. Qui sait si un jour, nous ne reverrons pas le bison brouter tranquillement l’herbe d’une vaste forêt française…

PS : Ci-dessous, un paysage du pays de Galles détesté par Monbiot, le Cambrian desert. Vous noterez l’absence d’arbres et d’animaux sur une vaste superficie…

 

 

 

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Tous les démons sont ici de Craig Johnson

Septième volume des aventures du shérif Longmire, et certainement l’un des plus sombres. En tout cas, il tranche singulièrement avec le précédent. Je vous épargnerai le résumé, ce serait dommage, mais sachez que vous allez avoir très, très froid, et quand même un peu peur aussi. La faute à un psychopathe qui sème la terreur lors d’une mortelle randonnée en montagne. Le blanc de la neige, symbole de la pureté, opposé à la noirceur des âmes… Dès les premières pages, on sent que Walt Longmire va en baver. L’atmosphère étrange qui règne lors de ce transfert de prisonniers est promesse de lourdes menaces et de danger mortel. Et ce bon vieux Longmire (mais quelle mouche le pique ?) s’engage tête baissée dans cette course-poursuite éprouvante au cours de laquelle chacun fera face à ses démons; Walt bien sûr, le tueur mais aussi un allié inattendu en la personne du géant taciturne, déjà croisé dans une autre enquête : Virgil.

L’intrigue est donc recentrée sur très peu de personnages, et n’eût été le cadre sauvage et grandiose, on aurait presque pu parler de huis-clos ! Si j’ai regretté la quasi-absence de Henry et de Saizarbitoria, j’ai apprécié que Craig Johnson étoffe un personnage qui risque fort de faire partie de mes préférés à l’avenir, Omar Rhoades dont le bon sens et le sang-froid m’ont bien plu. Enfin, last but not least, j’aurais été débarrassée le temps d’une enquête de l’horripilante Vic, et c’est sans doute la raison pour laquelle Tous les démons sont ici a ma préférence !

Je ne cacherai donc pas un coup de coeur pour ce roman, pour de multiples raisons. D’abord, c’est une ode magnifique à la nature, intransigeante et cruelle dans son indifférence. La montagne, le puma croisé près des chalets, sont des composantes essentielles de cette traque qui s’apparente à une quête. La mythologie indienne (cheyenne et crow) presque trop rapidement évoquée à mon goût permet de saisir les enjeux de la tragédie, laquelle est habilement soulignée par la lecture de Longmire de la Divine comédie de Dante. Enfin, la dimension spirituelle, l’acceptation du surnaturel sont la petite touche mélancolique du roman. J’ai dit que vous alliez avoir froid et peur, et peut-être vous sentirez-vous tristes aussi. Un drôle de polar en somme.

La vie est comme ça. (Il passa quelques pages ramollies.) On collectionne des choses à mesure qu’on avance — des choses dont on pense qu’elles sont importantes —, et bientôt elles vous pèsent jusqu’à ce qu’on se rende compte que ces choses auxquelles on tenait ne signifient rien du tout. Notre nature est ainsi faite. (Il grogna.) Et c’est tout ce qui nous reste, finalement.

Un autre avis chez Keisha, et bien sûr, sur Babelio.

 

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La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben

Si je devais choisir trois gros coups de coeur cette année, ce serait Feral de George Monbiot, Un an dans la vie d’une forêt de David Haskell et cet ouvrage. Je vous promet que vous ne regarderez plus jamais les arbres de la même façon après cette lecture !

Au fil des chapitres, et des années, ce forestier hors du commun exprime et restitue à la perfection les connaissances et secrets de la nature qui ont changé le regard qu’il portait sur la forêt.

« j’en savais à peu près autant sur la vie secrète des arbres qu’un boucher sur la vie affective des animaux »
Comme pour beaucoup de professionnels de ce secteur, la forêt n’est perçue qu’en terme de rentabilité. Les gros arbres sont les plus intéressants à couper, les vieux arbres, inutiles et dangereux, sont impitoyablement éliminés, les sous-bois sont « nettoyés » des branches tombées et du bois mort, les pistes élargies pour permettre le passage des engins… bref, une vision peu encourageante de la forêt, à peine compensée ici et là par des actions préconisées par l’ONF et les propriétaires privés.

Et pourtant, à lire les propos et constations de Wohlleben, on se dit que couper des arbres ou pire, déboiser des pans entiers de forêt, ne sont ni plus ni moins que des crimes ! D’ailleurs, j’ai pensé tout au long de ma lecture aux Ents de Tolkien ou encore à ce poème de Ronsard, Ode à la forêt de Gastine.

Comment ça, j’exagère ? Savez-vous que la bonne santé d’un écosystème forestier ne dépend pas seulement de la façon dont les arbres s’entraident, mais repose aussi sur un échange de bons procédés avec d’autres organismes comme les champignons ? Que les arbres développent un certain nombre de parades pour résister aux insectes ravageurs, aux maladies ? Que le hêtre est le véritable roi de la forêt et non le chêne ?

Mais pourquoi les arbres ont-ils un comportement social, pourquoi partagent-ils leur nourriture avec des congénères et entretiennent-ils ainsi leurs concurrents ? Pour les mêmes raisons que dans les sociétés humaines : à plusieurs la vie est plus facile ? Un arbre n’est pas une forêt, il ne peut à lui seul créer des conditions climatiques équilibrées, il est livré sans défense au vent et à la pluie. A plusieurs, en revanche, les arbres forment un écosystème qui modère les températures extrêmes, emmagasine de grande quantité d’eau et augmente l’humidité atmosphérique…Pour maintenir cet idéal, la communauté doit à tous prix perdurer.

Vous découvrirez, entre autres choses passionnantes, que les arbres communiquent grâce à leur impressionnant réseau racinaire, et qu’ils sont capable d’élaborer ensemble des stratégies de défenses contre des  ennemis communs. Je pourrais vous raconter mille anecdotes mais ce serait vous priver du plaisir de découvrir la vie intime d’une forêt, racontée avec rigueur, humour et poésie, par un homme exceptionnel.

Ce forestier est  pour moi exceptionnel car il a accepté de remettre en cause ses convictions, d’accepter son ignorance et d’ouvrir les yeux sur un monde insoupçonné. Je crois que c’est ce que je vais retenir de cette lecture : que nous ne sommes rien sans la nature, que la forêt n’a pas besoin de nous pour vivre et s’épanouir, que nous sommes aveugles et que nous ne comprenons rien au monde qui nous entoure. Mais quelques uns d’entre nous sont touchés, par la grâce ou je ne sais quoi d’autre, et ceux-là, qui acceptent de partager leurs découvertes et connaissances, nous permettent d’accéder, un tout petit peu, à une certaine sagesse. Voilà, beaucoup d’émotions à la fin de cette lecture, et comme l’exemplaire que j’ai acheté mentionne déjà 650 000 exemplaires vendus, je me dis que l’auteur a réussi son pari !

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Désobéir de Frédéric Gros

Comme c’est difficile de désobéir, que ce soit à un ordre donné par un supérieur hiérarchique ou une loi qui nous parait injuste. Pourquoi nous comportons-nous comme des petits soldats bien obéissants ? La peur de sortir du rang, de se singulariser ? le conformisme ? La peur du changement, le confort de la routine ? Ou bien un mélange de paresse et de lâcheté ? Voilà la question primordiale à laquelle s’efforce de répondre Frédéric Gros en balayant les motivations humaines, les blocages culturels ou psychologiques et en puisant de nombreux exemples dans l’Histoire ou la littérature, d’Antigone à Thoreau en passant par La Boétie, ou encore le procès Eichmann et l’analyse d’Hannah Arendt ou la glaçante expérience de Milgram (l’obéissance à l’autorité).

Si j’ai tout de suite postulé pour cet ouvrage, c’est évidement car le propos m’intéressait au plus haut point mais aussi parce que la désobéissance civile s’inscrit à mes yeux dans une résistance citoyenne à la destruction de notre planète. Quand je pense désobéissance, je pense en particulier aux zadistes partout dans le monde, aux lanceurs d’alerte, mais aussi les objecteurs de conscience. Ces personnes ont trouvé le moyen de désobéir en engageant leur responsabilité, en opposant devrais-je écrire, leur responsabilité individuelle à la passivité collective. De toutes les pistes de réflexion proposées par Frédéric Gros, l’une d’elle en particulier m’a frappée, et qui fait écho à cette fameuse « banalité du mal » évoquée par Hannah Arendt à propos du nazisme. Lorsqu’on ne désobéit pas, lorsqu’on renonce à critiquer, à défendre la justice et l’égalité, on devient complice, et même, aussi sûrement coupable que ceux qui cherchent à nous soumettre.

«… on se dit que tant de déraison – cette monstruosité démente des inégalités – doit avoir une explication supérieure, théologico-mathématique au moins, et elle ne serait que de surface. C’est bien là la fonction atroce de l’introduction du formalisme mathématique en économie : innocenter celui qui engrange des bénéfices. Non, il n’est pas le salaud de profiteur qui fait crever l’humanité, mais l’humble serviteur de lois dont la souveraineté, la complexité échappent au commun des mortels. J’entends la voix de ces dirigeants surpayés, de ces sportifs millionnaires. Ils se donnent une conscience facile en opposant : «Mais enfin, ces émoluments exorbitants, je ne les ai pas exigés, on me les a proposés ! C’est bien que je dois les valoir.» Allez dire aux travailleurs surexploités qu’ils méritent leur salaire et qu’ils sont sous-payés parce qu’ils sont des sous-hommes.

Pour autant, cet essai n’est pas un appel à la désobéissance, il est plus que ça : c’est un outil destiné à nous faire réellement réfléchir, à nous mettre face à nos responsabilités. Il ne s’agit de désobéir pour le plaisir, histoire de mettre le bazar en société, il s’agit de s’interroger sur la façon dont on peut s’opposer à des mauvaises décisions, à des ordres stupides, dont on peut endiguer le flot des injustices, par des moyens divers et variés, adaptés à la situation et à la personne. Désobéissance ne rime pas forcément avec violence.

Et parfois, la désobéissance, la résistance, se nichent dans de petits actes anodins. J’aime à donner souvent le même exemple sur un thème qui me tient à coeur, dont je parsème souvent mes billets : quand le citoyen se rend compte que les autorités, le gouvernement, à grands renfort d’explications scientifiques destinées à nous rassurer, font main basse sur notre alimentation et notre santé, quand les intérêts économiques priment sur tous les autres, quand ils interdisent l’échange de semences bio, permettent aux multinationales de breveter le vivant, et déclarent la guerre au purin d’ortie, alors, le devoir de chacun c’est de désobéir en cultivant un carré de légumes bios, en utilisant le purin d’ortie au potager, en aidant à développer des jardins familiaux, en échangeant graines et plants avec son voisin. C’est peu et c’est beaucoup à la fois. Et c’est un premier pas.

« Obéir, c’est se faire « le traitre de soi-même ». Au bout du compte on n’obéit pas, ou peu, par peur de l’autre. Ce dont on a peur vraiment – l’inquisiteur de Dostoïevski le redira encore après La Boétie – c’est de la liberté, celle qui oblige, qui met en demeure, et déclenche en chacun de nous ce mouvement de désobéissance qui commence par soi-même ».

Voilà en tout cas un essai à mettre entre toutes les mains, clair et abordable même pour une hermétique à la philo comme moi, à lire et relire. Merci à Babelio et Albin Michel.

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